L’infinie métamorphose

N’est pas nouvelle l’intuition de l’unité dynamique de tous les vivants, et même de la matière, qui donne son élan si particulier à cet essai du philosophe italien Emanuele Coccia. Ce panthéisme poétique apparaît déjà dans le fabuleux livre XV des Métamorphoses d’Ovide – « Tout coule, toute forme [imago] est errante [vagans] et mouvante » (v. 178) – mais il est ici enrichi de références scientifiques contemporaines à la botanique, à la biologie, à la cosmologie, et animé par de vigoureuses polémiques (sur l’écologie, par exemple). Il conduit cette « métaphysique de la métamorphose » à d’assez étranges spéculations sur la planète Gaïa, le ciel, les constellations. Emanuele Coccia surprend et fait rêver sur la naissance et la mort. C’est beaucoup.


Emanuele Coccia, Métamorphoses. Rivages, 192 p., 18 €


Emanuele Coccia nous invite à regarder d’un œil neuf ce « miracle » de la métamorphose qui a fasciné tant de naturalistes et auquel Marian Sibylla Merian a consacré tant de gravures somptueuses (dont celle de la couverture, représentant des insectes du Suriname). Le processus est d’apparence banale, la chenille, simple larve qui rampe, se transforme dans un cocon en une chrysalide (une pupe, une nymphe) qui s’échappe à son tour en imago, c’est-à-dire en papillon, dont la courte vie est entièrement dédiée à la reproduction, donc au sexe. On peut n’y voir qu’un symbolisme facile, mais le philosophe italien fait de la métamorphose le « destin » de tout être vivant, et plus largement la manifestation de la continuité de la vie. « Bactéries, virus, champignons, plantes, animaux : nous sommes tous une même vie. »

Emanuele Coccia, Métamorphoses.

Gravure issue de « Metamorphosis insectorum Surinamensium » de Marian Sybilla Merian (1705)

Mais il ne s’agit pas seulement d’une identité statique. Qu’on songe à l’énigme que pose la succession dans le temps de ces deux formes différentes, de ces deux apparences (la chenille et le papillon), dans un même corps. Et cela vaut aussi pour les espèces animales qui ne sont pas des substances, des entités réelles, mais des formes passagères, selon la théorie de l’évolution. Ce qui revient à dire que chaque être vivant est une combinaison temporaire d’atomes, le « recyclage » éphémère d’une « matière ancestrale », un « patchwork ».  Nous sommes faits d’un passé recomposé. Rude coup pour notre naïve idée de l’identité du moi, pour l’illusion cartésienne de l’individu.

Il faut toutefois envisager l’autre aspect de cette célébration de la métamorphose créative. Emanuele Coccia écrit de belles pages sur la contrepartie, la naissance : « grâce à la naissance, tout corps vivant est une métamorphose ». « Naître, c’est pour tout être vivant faire l’expérience d’être une partie de la matière infinie du monde », et il y a lieu de s’interroger sur la relative indifférence, le silence qui, selon le philosophe, entoure souvent dans les sociétés humaines cette expérience pourtant essentielle. Reflet de la condition réservée aux femmes, pense-t-il. Chaque naissance, chaque apparition d’un individu nouveau équivaut pourtant à l’émergence d’un moi singulier et d’un monde inédit : « mystère métaphysique de la naissance ». Par une transition assez obscure, Emanuele Coccia fait même de la naissance « l’expérience anthropogénétique par excellence », celle qui se traduit le moment venu par la technique, et la transformation de la planète.

Emanuele Coccia, Métamorphoses.

Il y a cependant une sorte d’agenda caché derrière cette célébration de la création perpétuelle de nouvelles formes éphémères. Pour Coccia, la pluralité des formes transitoires ne révèle aucun chemin tracé, aucune évolution préordonnée, aucun progrès perceptible. Nous avons plutôt affaire à ce qu’il appelle joliment, mais mystérieusement, le « carnaval de la substance tellurique ». La Vie (avec une majuscule) nous condamne à nous métamorphoser sans cesse, ce qui fait que, paradoxalement, l’enfance jamais ne nous abandonne, jusqu’à la fin. Sans qu’il soit question de projet de vie (comme cela serait le cas avec la métamorphose goethéenne et la notion de Bildung) : « La puissance qui nous traverse et nous transforme n’est en rien un acte conscient et personnel de la volonté ». La métamorphose n’appelle aucune conversion, ni aucune révolution. Avec elle tout change, sans qu’il soit question de stabilité. Mais aucun changement n’est voulu. Il est donc logique que le livre s’ouvre par une citation de l’auteur du Guépard. Le changement est une manière de conserver.

Ce sont les pages les plus stimulantes du livre : le moment où Emanuele Coccia admet que, face à cette vie de la métamorphose, nous avons la nostalgie et la passion du cocon, qui nous protège en même temps qu’il est la condition de nouvelles formes à venir. « Tout moi est un cocon. » Il prépare l’avenir en même temps qu’il le cache. Mais la leçon est claire, si elle est rude, et c’est là que le philosophe italien se sépare de l’écologie et des écologistes qui sont attachés à la préservation d’environnements stables, d’un Umwelt sans changement, à la mythologie de la maison – en grec, oikos – qui accueille et protège. À ce fantasme hérité du XIXe siècle bourgeois qui serait à l’œuvre dans l’écologie défensive, à l’opposition illusoire entre la ville et la « nature » – l’une ne peut vivre sans l’autre –, Coccia préfère l’idée d’arche, comme dans la Bible, dans un univers où tout bouge, où tout est pris dans une dérive générale. Il n’y a pas des espaces figés à préserver, un patrimoine à protéger, mais un voyage sans fin. L’être au monde est une migration sans fin.

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