« Unidiversaux » cosmopolitiques

Depuis sa naissance, EaN n’a pas eu l’occasion d’évoquer la figure de la grande philosophe des sciences belge Isabelle Stengers. L’occasion nous en est donnée avec la réédition d’un ouvrage paru en sept livraisons en 1997, puis en deux volumes en 2003. Isabelle Stengers est l’autrice d’une œuvre abondante : coécrit avec Ilya Prigogine, La nouvelle alliance (Gallimard, 1979) observait déjà un changement de statut de la physique dans l’ensemble des savoirs scientifiques ; Cosmopolitiques (1) constitue le point d’aboutissement d’une pensée qui continue d’interroger ce que font les pratiques scientifiques.


Isabelle Stengers, Cosmopolitiques. La Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 632 p., 26 €

Étienne Balibar, Cosmopolitique. Des frontières à l’espèce humaine (Écrits III). La Découverte, coll. « L’horizon des possibles ». 376 p., 23 € 


Chose étrange, le même éditeur publie, le même mois (avril 2022), un recueil d’articles d’Étienne Balibar intitulé Cosmopolitique. Des frontières à l’espèce humaine. Écrits III. Là où Balibar écrit « cosmopolitique » au singulier, Isabelle Stengers le met au pluriel. Le livre de cette dernière comporte une préface, mais aucune mention ne précise si des modifications ont été apportées à un texte écrit il y a vingt-cinq ans : le lecteur en conclut qu’il s’agit d’une pure et simple réédition (avec cependant quelques ajustements repérables, notamment, dans le préambule). Le livre de Balibar, avec son titre au singulier, semble tout ignorer du second (dans ses éditions précédentes) et entend renouveler la pensée politique en la requalifiant de « cosmo-politique », c’est-à-dire en politique du « monde et de la mondialité ou de l’appartenance au monde ». L’expérience que nous aménage l’éditeur est intéressante car elle nous donne l’occasion de mesurer l’écart de pensée entre les deux auteurs et permet de mieux situer l’originalité de la philosophe belge. Cette distance est signifiée par l’ajout du « s » dans le titre de la réédition.

Cosmopolitiques, d'Isabelle Stengers : « unidiversaux » cosmopolitiques

© Jean-Luc Bertini

Si Balibar reste dans la tradition de la philosophie politique – il cherche à « définir, analyser et spécifier une notion qui n’est pas encore constituée » dans un « dépassement de la thématique classique de la cosmopolitique » –, Isabelle Stengers se situe à la hauteur des pratiques. Pour reprendre une expression de Bruno Latour qui semble bien adaptée à la situation des deux livres, Balibar s’inscrit toujours dans une conception théorique de la pensée politique que la pratique appliquera ensuite : il cherche une explicitation qui se veut un élargissement, plutôt qu’une sortie, de la dimension kantienne.

De son côté, Isabelle Stengers revendique, avec d’autres, une conception « procédurale » de la politique. Elle ne semble s’être aperçue de sa divergence avec Kant qu’a posteriori et s’en amuse dans sa préface. Le philosophe de Königsberg envisage l’Histoire selon le point de vue de la « nature », car le « point de vue cosmopolitique » s’identifie chez lui à celui de la nature qui poursuit, au-delà des actions des individus, un « dessein » universel de « constitution politique parfaite », ou encore « une unification politique totale de l’espèce humaine ». La tâche de la pensée est ici de « trouver le fil conducteur » qui en témoigne. C’est par « contraste » avec l’idée kantienne que la philosophe des sciences va énoncer sa « proposition cosmopolitique » (voir l’article portant ce titre dans L’émergence des cosmopolitiques, La Découverte, 2007).

Isabelle Stengers affronte sans détour la question de la structuration de la « réalité ». La modernité a substitué à la réalité médiévale, figure de la Réalité à venir, une réalité factuelle définie par la science. Mais cette substitution demeure inconsciente, ou dans la dénégation, du fait qu’elle s’opère dans un combat pour obtenir le monopole de la définition de la réalité. Ni révélation, ni délibération, il s’agirait d’un processus accompli par un « type » social précis dans des contextes d’élaboration précis (protocoles, laboratoires…), à la fois producteurs et produits de l’instance qu’ils représentent. Or, c’est le beau récit moderne que l’urgence écologique met à bas, et Isabelle Stengers cherche à en prendre la mesure. Pour autant, sa proposition cosmologique n’est pas un « programme » dans la lignée des politiques volontaristes ; elle ne cherche qu’à décrire au plus près ce qui se passe sous nos yeux : le renversement total du paradigme moderne et des présupposés kantiens.

Cosmopolitiques, d'Isabelle Stengers : « unidiversaux » cosmopolitiques

Le « monde », le « cosmos », qu’il faut unifier redevient ainsi une question. Il se complexifie et fait se présenter des acteurs nouveaux : les non-humains, la Terre, etc. Les modes de production du savoir, non pas vus seulement depuis l’épistémologie classique, mais envisagés comme autant de « pratiques » typées qui enveloppent autant le savant que l’objet de son investigation, sont également réinterrogés dans leurs éthos. Le « genre humain » lui-même, dans son uni-diversité, ne sait plus très bien ce qui le fait se tenir ensemble. Les cosmopolitiques d’Isabelle Stengers reposent, paradoxalement, sur un non-savoir et sont marquées par le négatif, au sens de la théologie négative : « au terme « cosmopolitique » correspond ce qui n’est ni une activité, ni une négociation, ni une pratique, mais le mode par où s’actualise la coprésence problématique des pratiques ».

Le « spéculatif », bien au-delà du « théorique », ne vise pas une augmentation sans fin du capital, mais exprime le risque de l’introduction d’un « possible » (distingué par Deleuze du probable), celui de la décision nécessaire dans l’incertitude, qui est seul à la juste hauteur pour se situer face « à ce qui engage et oblige » dans les multiples pratiques (scientifiques, politiques, etc.). Nous pourrions qualifier les cosmopolitiques comme l’utopie de L’idiot, en se référant à l’interprétation deleuzienne du personnage de Dostoïevski : quelle que soit l’importance d’un événement, il y a toujours quelque chose de plus important qui reste ignoré. Quelle que soit la projection de possibles de l’imagination utopique, l’important est de faire « résonner les inconnues de la question » : « réinventer les questions là même où nous nous sommes convertis au pouvoir des réponses ».

Avec d’autres, et notamment Bruno Latour, son complice depuis des années, Isabelle Stengers remet en jeu la construction moderne de la réalité. Loin d’être la création d’un dispositif unique, technoscientifique, elle est la résultante de pratiques multiples, enchevêtrées les unes dans les autres. En analysant leurs cohérences, leurs légitimités, leurs exigences et ce qui les oblige, la philosophe ne donne pas une assise théorique à l’écologie, mais envisage les chances de l’innovation politique.


  1. En 2002 naissait une revue portant le même titre, elle a paru jusqu’en 2013. Voir tous les numéros en ligne.

Tous les articles du numéro 153 d’En attendant Nadeau

;