Polygamie contrainte dans les montagnes albanaises

Au nord de l’Albanie, dans la région montagneuse de Kukës, une veuve musulmane se retrouve face à une cruelle alternative : épouser son beau-frère et continuer à s’occuper de son enfant, ou quitter la famille de son ex-mari en lui abandonnant sa progéniture. C’est ce que vécut Dalia, la grand-mère de l’écrivain et diplomate Luan Rama, qui relate avec sensibilité ce qu’elle lui a raconté.


Luan Rama, La concubine des montagnes. Trad. de l’albanais par Eloïse Le Petit. Fauves Éditions, 140 p., 15 € 


Dans La concubine des montagnes de Luan Rama, le fameux Kanun, le droit coutumier albanais, ne règle pas, pour une fois, une histoire sanglante de vendetta mais codifie les conditions d’existence des montagnards. Ces Kanuns – il y en avait plusieurs –, de tradition orale, ne furent écrits qu’au XIXe siècle. Ils sont le propre de régions claniques isolées dans lesquelles l’État était faible ou absent.

Le récit se situe avant la Seconde Guerre mondiale et l’instauration du communisme qui prohiba les mœurs traditionnelles. À cette époque, les mariages étaient arrangés par les familles ; la promise n’avait parfois jamais vu son fiancé. Dans le roman, une jeune fille dans cette situation s’enfuit. Elle est poursuivie toute la nuit par la famille du mari qui la retrouve devant un précipice dans lequel elle n’a pas osé se jeter ; « son mari l’avait ramenée à la maison pour la garder enfermée, comme une esclave ».

En 1990, Dalia explique à ses petits-enfants : « Notre destin était dans les mains du Kanun ». Elle ajoute : « La femme était la propriété de l’homme et rien d’autre. Son devoir était la progéniture, la continuité de la descendance ». Jadis, elle fut conduite, voilée, à dos de cheval, dans la famille de son futur époux. Par chance, Zeka, le mari qui lui était destiné, lui plut, et ce fut réciproque. Il était tendre et attentionné. Leur vint un fils, Sadi. Par malheur, en forêt, la foudre frappa mortellement Zeka. Dalia en perdit la foi et dut empêcher son fils, lors d’un violent orage, d’affronter la foudre comme s’il eût désiré rejoindre son père !

La concubine des montagnes, de Luan Rama

Se pose alors le dilemme évoqué plus haut qui s’impose dans les familles musulmanes. Kalia, sa belle-mère, lui rappelle ce choix. Elle peut quitter la maison et refaire sa vie mais son jeune fils restera dans la famille du défunt : « Sadi est notre sang et ce sang appartient à notre maison ». Dalia choisit de rester avec son fils et donc d’épouser Rexha, le frère de son mari. « C’est la coutume et personne ne peut aller contre cela. Ce serait comme aller contre Dieu lui-même », conclut la belle-mère.

Toutefois, Rexha, qui est jeune marié, n’est pas enchanté de posséder une seconde épouse, et sa première femme, Mara, enceinte, tente de se suicider en se jetant dans le fleuve. Elle est sauvée in extremis. Le nouveau mariage tarde à être consommé, et Rexha pleure son frère. Kalia établit alors les règles pour son fils : il ira une nuit dans la chambre de Mara, la suivante dans celle de Dalia. « C’était la coutume. » Mais l’ombre de Zeka, le foudroyé, plane encore sur la maison… Sadi n’aime pas son oncle et beau-père, et il est même surpris, une nuit, une machette à la main. Il ne pourra jamais accepter le second mariage de sa mère et s’éloignera de la maison autant qu’il le pourra. Pour lui expliquer ce qu’est le Kanun, sa grand-mère l’emmène visiter « la tour maudite » qu’il regarde avec effroi. Elle fut brûlée, selon le code coutumier, pour punir l’auteur d’un rapt de femme. La tombe du criminel se trouve au pied de la bâtisse carbonisée.

Dans ce contexte calamiteux, une belle évolution pointe : les deux épouses vont se tolérer puis se lier d’une véritable et forte amitié : « Oui, nous avons vécu ensemble le beau et l’amer », confie Dalia. Et d’autres enfants leur viennent à toutes deux. Ce sentiment inattendu est authentique, affirme Luan Rama, qui a fidèlement conté cette histoire familiale avec délicatesse. La mort de Mara, plus tard, occasionne le retour de Dalia au village qu’elle avait quitté depuis plusieurs années. Elle retrouve les trois chênes plantés dans son enfance à la suite de la mort de son père et de ses deux frères, tués lors d’affrontements contre les Serbes.

La petite-fille de Dalia, femme sensible qui écoute tous ces souvenirs, prend conscience de ce qui sépare les époques. Et ce n’est pas fini puisque nous nous trouvons à la fin de l’année 1990, qui inaugure le changement politique en Albanie. Néanmoins, elle ne pourra pas oublier ce passé si humainement raconté. Luan Rama a le mérite d’évoquer sans pathos cette polygamie contrainte dont on ne parle guère, et la vie si dure des femmes albanaises de cette époque qui tentaient d’arracher, dans leur âpre vie, des moments de sérénité, de partage et de joie.

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