Un journal philosophique  

La philosophie n’est pas en tant que telle un genre littéraire ; elle est susceptible de s’insinuer en chacun d’eux. Suivant le genre dans lequel un penseur choisit de s’exprimer, ce ne sera pas le même type de philosophie. Henryk Elzenberg (1887-1967), qui a soutenu en Pologne une thèse de philosophie sur Marc Aurèle et a traduit Montaigne dans sa langue maternelle, a fait à son tour du journal son mode d’expression privilégié.


Henryk Elzenberg, Le souci d’exister. Aphorismes dans l’ordre du temps. Trad. du polonais par Bernard Marchadier. Vagabonde, 416 p., 21,90 €


Elzenberg a effectué ses études en Suisse et en France. En 1909, il a soutenu à Paris une thèse de littérature sur « Le sentiment religieux chez Leconte de Lisle ». Après quoi il a enseigné la littérature française à Neuchâtel avant de quitter la Suisse en 1912 pour continuer cet enseignement en Pologne puis, après 1921 et son doctorat en cette discipline, celui de la philosophie. Au début des années 1950, le gouvernement a suspendu l’enseignement de cet « idéaliste bourgeois ». On comprend que le pouvoir communiste n’ait pas apprécié quelqu’un qui écrivait en janvier 1951 : « La défaite du marxisme comme philosophie est d’avance et inéluctablement inscrite dans la victoire – si victoire il y a – du communisme comme régime. »

La notion d’idéalisme a connu un usage tellement extensif qu’elle n’est plus perçue comme riche de sens. En revanche, le traditionalisme conservateur d’Elzenberg est bien revendiqué, parfois même sous le nom d’aristocratisme – pourvu que cette aristocratie ne soit pas celle des Pieds Nickelés à laquelle il réduit les politiques en novembre 1923, quand il s’agit pour lui d’évaluer « les éléments désactualisés de [s]a pensée ».

Le statut du livre dont la traduction nous est proposée aujourd’hui n’est pas tout à fait clair : il se présente certes comme un journal dans la mesure où les fragments qui le composent sont datés, mais il y manque l’exhaustivité du diariste. Il est vrai que beaucoup de coupures ont été effectuées – elles sont aisément repérables et l’on n’a pas de raisons de mettre en doute l’honnêteté du traducteur –, si bien que le lecteur ne peut tirer aucune conclusion des absences susceptibles de l’étonner.

Voilà un intellectuel polonais à qui la Première Guerre n’inspire aucune réflexion directe ; qui écrit un « journal » dans lequel les onze premiers mois de l’année 1940 n’occupent que deux pages. Quand, en décembre, il évoque « la guerre actuelle », c’est pour dire qu’elle « n’est pas devenue chez [lui] l’objet de réflexions autres que de nature politique, comme s’il n’y avait aucune passerelle entre ce domaine et celui de [ses] problèmes propres ». C’est cette absence de « passerelle » qui fait problème. Ou, plutôt, il est difficile de ne pas la percevoir comme symptomatique d’une démarche philosophique qui tourne le dos à la réalité humaine la plus massive qui soit, sachant en outre que le citoyen Elzenberg n’est pas resté indifférent aux soubresauts de l’Histoire. Il se montra patriote durant la Première Guerre mondiale, au point de s’engager dans les légions polonaises de l’armée autrichienne, pour combattre les Russes. En 1920, il était artilleur contre les troupes bolcheviques de Toukhatchevski et Trotski. Il sut, plus tard, sinon marquer une opposition frontale au régime communiste, du moins garder la tête haute et ne pas se fourvoyer dans d’inutiles compromis.

Le souci d’exister. Aphorismes dans l'ordre du temps, d'Henryk Elzenberg

Henryk Elzenberg © D.R.

Le mot « journal » apparaît à plusieurs reprises tant dans la préface du traducteur que dans celle de l’auteur lui-même, mais le sous-titre du livre est « Aphorismes dans l’ordre du temps ». En d’autres termes, il s’agit de la mise en ordre chronologique de notes et de réflexions diverses, ne touchant guère les principaux centres d’intérêt de l’auteur et consistant plutôt en « brèves incursions de la pensée » sur des terrains étudiés seulement « occasionnellement ». En présentant ces réflexions dans l’ordre où elles ont été formulées, Elzenberg espérait éviter « tout arrière-goût de dogmatisme ». D’un autre côté, on se retrouve bien devant une succession d’aphorismes, rassemblés par un professeur de philosophie qui écrit aussi « à propos de Nietzsche et de son influence comme écrivain : se garder des formes littéraires fondamentalement irrationnelles comme l’aphorisme ». Contradiction ou mise en garde que l’on s’adresse à soi-même ?

Plutôt qu’un objet comme le journal philosophique d’un Maine de Biran, on est ici devant des Pensées pour moi-même sur le modèle de Marc Aurèle, un carnet de notes dont l’objet n’est pas la personne de l’auteur – quoique celui-ci s’exprime sur le mode du « je pense que »  – mais les réflexions diverses qui lui sont venues au fil du temps sur divers sujets susceptibles d’être tenus pour philosophiques. À la différence toutefois de l’empereur romain et même du Sénèque des lettres, on ne sent pas, derrière ces multiples pensées formulées à la première personne, un cadre conceptuel précis comme l’était pour eux le stoïcisme.

De manière générale, Elzenberg nomme un assez grand nombre d’auteurs, sans que ceux sur lesquels il a travaillé bénéficient de réflexions approfondies. Il consacre une thèse de philosophie à Marc Aurèle et pourtant aucune des quatre ou cinq occurrences de ce nom ne contient de propos témoignant d’une connaissance approfondie de cet auteur. Il évoque plusieurs fois « [son] Platon bien-aimé », juste pour douter de son honnêteté intellectuelle et l’accuser d’avoir introduit « une dose de charlatanisme » dans les affaires politiques et religieuses. Le lecteur a plutôt le sentiment d’un carnet de notes comparable aux carnets des croquis des peintres : une ébauche, une esquisse, une idée jetée là, qui serait susceptible d’être creusée, de bénéficier d’une argumentation.

C’est là un choix délibéré et pas une négligence coupable ou une faiblesse insurmontée. Elzenberg s’en prend plusieurs fois à des penseurs polonais de première importance comme Łukasiewicz ou Kotarbiński, à qui il reproche l’usage d’une « raison purement algébrique », un « discours pur » sans intuition. Ce qui l’amène à « [se] considérer comme irrationaliste », tout en ajoutant, dans ce fragment de juin 1944 intitulé « Mon horreur du rationalisme », que cela ne serait pas arrivé s’il avait eu face à lui « des descendants de Descartes ou des héritiers de Spinoza », auteurs dont « le rationalisme comporte des éléments intuitifs ».

Simple et claire, son écriture s’apparente à celle de la tradition des moralistes français, quoique le souci d’Elzenberg soit plutôt la survie de la culture qu’une méditation affinée sur la nature humaine. À l’été 1945, il se demande si l’on n’est pas en train d’assister au commencement du déclin de l’humanité. Bien sûr, se dit-il, l’histoire est riche de multiples massacres, perpétrés même par les Romains ou les Athéniens de la grande époque. Deux doutes subsistent cependant. Le premier tient à la « froideur », au « caractère systématique », à « la perfection technique des moyens utilisés ». Le second, à la « passion » avec laquelle on a condamné les Allemands et au manque de sincérité de cette condamnation commode : leurs méthodes auraient-elles été blâmées avec la même ardeur « si c’était nous qui les avions appliquées à nos ennemis » ?

Beaucoup de notations de ce livre sont propres à susciter la réflexion du lecteur. Celui-ci comprend volontiers que, dans sa prison du début des années 1980, le dirigeant de Solidarność Adam Michnik ait tiré des leçons de courage et de lucidité de cette « lumière dans la nuit ». Peut-on aller jusqu’à dire avec Zbigniew Herbert que Le souci d’exister est « un des rares livres dont la lecture rend l’homme meilleur » ? Un compliment aussi hyperbolique ne rend pas service à un livre dont le premier mérite est de faire attendre avec impatience d’autres traductions de cet auteur.

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