Le confident des Maîtres

Georges Banu enseigna le théâtre à Paris 3, œuvra au Théâtre national de Chaillot (à l’époque où Antoine Vitez en était le directeur) comme responsable du journal puis de la revue L’Art du théâtre, créa, avec Michelle Kokosowski, l’Académie expérimentale des théâtres, codirigea la revue Alternatives théâtrales. Il aborde ici, une fois de plus car ses livres sur le sujet sont nombreux, ses relations avec un art auquel on peut dire qu’il a voué son temps et ses amours. Mais il le fait à sa manière à lui, qui ne ressemble à aucune autre.


Georges Banu, Les récits d’Horatio. Portraits et aveux des maîtres du théâtre européen. Actes Sud-Papiers, coll. « Le Temps du théâtre », 297 p., 23 €


Georges Banu ne se contente pas d’assister aux spectacles des grands noms du théâtre, Jerzy Grotowski, Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Eugenio Barba, Giorgio Strehler, Patrice Chéreau, Peter Stein, Robert Wilson, Antoine Vitez (vis-à-vis duquel il se montre curieusement distant)… il rejoint ces derniers sur les scènes plus banales de leurs théâtres intimes, lieux publics ou privés, cafés, bureaux, appartements, « dans les abris de la confiance », pour des conversations dont il a le secret, qu’il nous rapporte ici, en témoin familier, séduit et quelquefois critique.

Les récits d’Horatio, de Georges Banu : le confident des Maîtres

Georges Banu © D.R.

Le lecteur pourrait, dans un premier temps, être agacé par cette posture de favori des dieux et de témoin privilégié, même si l’auteur l’endosse avec humilité dans son introduction. Ce moment de trouble passé, d’incertitude de lecture peut-être, d’accommodation certainement, on est peu à peu gagné par une vision assurément peu commune. « Je suis l’Horatio consentant des princes qui se sont éteints. » « Mais je ne me suis pas voué à un seul artiste… Amitiés fidèles, mais jamais uniques. Suis-je fautif ? »

C’est peut-être une des originalités du livre : la relation est intense, unique… et renouvelée, rencontre après rencontre, découverte après découverte, inversant le schéma amoureux de Don Juan, et faisant du séduit un amoureux sincère dans ses amours multiples. Je veux dire, plus simplement, qu’en règle générale on se trouve en présence de témoins enthousiastes d’un seul artiste auquel ils ont voué admiration et temps ; Georges Banu a fait le choix inverse : il est  divers, disert. Tout en restant profond.

La pensée du théâtre étant pour lui orale, elle s’accommode mal des traces matérielles, des archives du passé. Lui-même, s’il en possède, s’empresse de les confier pour que d’autres les classent. Ce qui explique, au moins partiellement, les partis pris du présent livre : des récits de rencontres, quelquefois de spectacles, gardés en mémoire, et un choix de propos du maître concerné, à la fin de chacun des chapitres, probablement rapidement notés ou seulement mémorisés.

Les récits d’Horatio, de Georges Banu : le confident des Maîtres

Ariane Mnouchkine lors d’une conférence de presse pour le Theatre du Soleil, à Amsterdam, le 6 juin 1986 © Nationaal Archief, CC0/Roland Gerrits/Anefo

Les paroles prononcées par les maîtres en question intitulées « Aveux » sont présentées en italique, elles se succèdent sans ordre ou dans celui, aléatoire, du souvenir, et sans les circonstances qui dans la vie les accompagnent : lieu, moment, tous les détails du réel. Un choix dicté par la nécessité et contredit par ce qu’affirme Georges Banu à différentes reprises – dès l’introduction : « Où ai-je entendu ces phrases ? Au coin d’une rue, sur un pont éloigné… Le mot et l’espace, les deux mémorables, forment la matière de ces “récits d’Horatio”. La mémoire les a conservés ensemble. » Dans le cas de ces « aveux », la mémoire de Georges Banu les a conservés isolés de tout contexte, ce qui les rend abstraits, ils flottent dans de l’indéterminé, on ne sait pas exactement à quoi ils se rapportent, ce qui les a produits. Mais ne nous attardons pas sur cette réserve. L’intérêt de l’ouvrage est ailleurs, dans la restitution, très souvent magistrale, d’un éblouissement vécu entre deux portes, retenu et capté parce qu’il brûle encore.

Le premier metteur en scène que Georges Banu nous convie à rencontrer, et ce n’est certes pas un hasard, est Jerzy Grotowski, dont la phrase, magnifique, « Je ne suis pas venu pour découvrir quelque chose de nouveau, mais quelque chose d’oublié », nous est donnée en ouverture. Des formules décisives, le maître polonais en prononcera d’autres, que son témoin enthousiaste ira même jusqu’à enregistrer, lors de leur premier face-à-face. Dans ce récit initial, on commence à comprendre que notre auteur a su gagner la confiance des plus grands par un comportement fait de respect et de franchise, qui finit par le placer sur un pied d’égalité avec eux, au moins dans la relation. Contrairement à ce qu’il affirme par ailleurs, Georges Banu n’est nullement le valet de son maître, il est l’ami, le confident, quelquefois le disciple, reprenant et illustrant certaines incitations, comme celle de Grotowski : « Ne pas se situer en dehors de son destin. Y aller… » ; de Brook : « Ce qui compte pour moi c’est toujours le présent » ; ou de Barba, le fondateur de l’Odin Teatret, dont il apprécie l’art des paraboles, parce qu’il associe la pensée au concret, privilégie « une posture existentielle », et permet de rassembler, à l’image d’Antigone, une « galaxie des irréductibles ».

La parabole, poursuit Banu, est intéressante en ce sens qu’elle n’est pas autoritaire, qu’elle conserve une part d’incertitude et donne l’impression aux spectateurs de conserver leur liberté de pensée. Elle exprime une vérité de manière archaïque, en faisant appel au fonds commun de connaissances dans lequel chacun peut puiser et se reconnaître. Elle est, et cela c’est nous qui l’ajoutons, l’expression d’une pensée poétique, c’est-à-dire d’une pensée qui a besoin de passer par la métaphore pour se dire. Georges Banu raconte qu’à Sarajevo, visitant avec Eugenio Barba le musée de la guerre, ils ont aperçu la photo d’un marché sur lequel se vendait une botte, seule. « Pas étonnant, poursuit Banu, dans une ville où il y a tant d’unijambistes ! Une ville invalide et, muets, nous avons quitté le musée sous l’emprise de la “ botte solitaire ”, sans son double. Le théâtre nous a semblé loin et pourtant il se nourrit des désastres qu’il entend surmonter. »

Les récits d’Horatio, de Georges Banu : le confident des Maîtres

Krzysztof Warlikowski (2011) © CC 2.5/Daniel Kruczynski

Georges Banu cherche à « saisir des identités distinctes, voyager de l’une à l’autre sans pour autant les embrasser », en tentant d’en saisir, d’en extraire un concentré, une quintessence. Ce à quoi il parvient magnifiquement pour certains des artistes qu’il retient, mais aussi pour lui-même, dont il parle à travers les autres. Discret et présent. Modeste, sans être effacé. La difficulté de pratiquer le théâtre s’accompagne de la difficulté d’en parler. Il les endosse l’une et l’autre « en se situant dans la position inconfortable d’un spectateur souvent comblé et d’un écrivain défait. […] Ni tout à fait écrivain, ni tout à fait homme de théâtre ».

Certes, il n’est pas un homme de théâtre, mais il est un écrivain qui en accompagne l’action, la commente, et la fait resplendir. Bien entendu avec des mots. Retenons quelques beaux passages de son chapitre sur le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski : « Nous rencontrons des anges mais il n’y a pas de ciel chez Warlikowski […] Ils ne lèvent pas les yeux, ils se profilent derrière les vitres, se regardent dans des glaces […] Une névrose du manque les trouble et une quête inassouvie d’accomplissement les habite. Je les regarde et je me sens proche d’eux. Ils dispensent l’énergie des êtres blessés. Ni dérisoires, ni violents, seulement abîmés. Warlikowski aime les anges et les fiancées, réunis par un blanc incertain, le blanc des solitaires dans des communautés torturées ».

Bien qu’il ne cite guère de poètes de l’écrit, hormis Rimbaud et René Char, Georges Banu réagit et écrit en poète, conservant du passé les « instants habités », l’énergie exigeante de la scène qui incite à « s’engager sur la voie verticale du spirituel ». Et les baisers du proscenium.

Tous les articles du n° 146 d’En attendant Nadeau

;