À Varsovie, un théâtre pour agir

À l’occasion de l’inauguration du Nowy Teatr, son théâtre à Varsovie, Krzysztof Warlikowski a invité des amis de toute l’Europe et au-delà – certains des meilleurs metteurs en scène de théâtre du moment – à réfléchir sur le rôle des artistes, aujourd’hui, dans cette Europe de la peur. Deux journées de résistance, du 22 au 24 avril dernier.

Soumission. Colère. Liberté. Trois mots qui résument les interrogations de l’artiste face au déferlement de haine et de médiocrité qui s’empare de son pays et, il faut le dire, d’une bonne partie de l’Europe. Des mots-valises sans doute, mais des valises vides que Krzysztof Warlikowski entendait remplir pour un nouveau départ. Ses deux dernières créations – Phèdre(s) au théâtre de l’Odéon ces dernières semaines, Les Français créé à Strasbourg et actuellement à Varsovie – déconstruisent, ou plus exactement découvrent jusqu’à l’os, nos vieux mythes littéraires (Racine, Proust…), et nous renvoient aux questions élémentaires du désir, de la haine, de la mort et de l’amour. D’où son regard d’écorché sur l’actualité. Il a ouvert ces deux jours avec inquiétude, en constatant que le monde était en train de « revenir en arrière », et il a demandé aux artistes présents comment ils pouvaient, en même temps, y être « furieux, soumis et libres ».

Les réponses furent contrastées. Éparpillées, même. Des centaines de Varsoviens ont suivi les débats dans ce beau théâtre aménagé au centre de la ville, à la place d’une friche industrielle (un ancien dépôt d’éboueurs). Baies vitrées sur la rue, salle modulable et technologie du dernier cri, parvis et chaises longues, sobriété de la décoration intérieure conçue par Małgorzata Szczęśniak, la scénographe de tous les spectacles de Warlikowski. Esquisse d’une librairie. Vidéos sur les murs. Musiques.

Nous avons d’abord entendu le constat du metteur en scène hongrois Árpád Schilling, très inquiet de la réaction des artistes de son pays. « Ça dure depuis six ans, les autorités tentent de détruire la culture indépendante. » Coupes budgétaires, nominations, interdictions, pressions en tous genres, etc. « Et la réaction du milieu demeure très faible : aucune solidarité, les gens se replient sur leurs intérêts privés. Ils se taisent, ils s’habituent. Nous avons notre part de responsabilité, hélas. Qu’avons-nous fait ces dernières années pour prévenir ce comportement ? » Plus nuancée, Joanna Mytkowska, qui dirige depuis 2007 le Musée d’art moderne de Varsovie, établissement public dépendant du ministère de la Culture, s’est interrogée sur la « faiblesse immanente » aux structures démocratiques face aux comportements antidémocratiques. Pour l’instant, a-t-elle dit en croisant les doigts, « nous ne sommes pas trop inquiétés. Notre résistance est faible. La seule possible, la solidarité du milieu, se construit lentement en Pologne. On a réagi à chaque attaque. Une évolution hongroise est-elle possible ? Je ne sais pas ».

Le poète et metteur en scène Wajdi Mouawad, nouveau directeur du théâtre de la Colline à Paris, a raconté son expérience canadienne à la fin des années 2000 et les censures des autorités, les difficiles réactions du public, pour soulever la question du langage face aux attaques des pouvoirs, et la portée de la poésie. Il s’est demandé « pourquoi, en adoptant le langage des politiques, nous finissions, pour nous défendre, par trahir notre langue. Nous craignons à tort de ne pas être compris en usant de notre art. La transmission ne se résume pas à l’argent ». Il en a appelé à la « solidarité des ébranlés ». Cette réflexion sur le langage était également au centre du bref message de l’Italien Romeo Castellucci, qui refuse l’autocensure. « Je peux avoir peur en tant que citoyen, mais comme artiste, je reste froid. Ma création doit être indifférente aux menaces. Il ne faut pas céder, et tenir notre façon de penser et d’agir. »

Ces réponses et d’autres suggéraient pourtant un malaise, un flottement sur la place des artistes dans ce moment, ce que Krystian Lupa avait appelé, dans un manifeste lancé de Cracovie à l’automne, « un sentiment croissant d’étrangeté ». Le metteur en scène polonais commentait la nouvelle situation politique de son pays et se sentait trahi. « La démocratie ne nous protège pas des démons des médiocres. » Et au Nowy Teatr, lors de ces journées, il a poursuivi : « J’avoue que je suis un peu abasourdi. Je prends part à l’égarement général. Je pensais que nous évoluions, que nous étions co-créateurs de l’être humain, et je vois maintenant, pas seulement en Pologne, que la démocratie ne peut pas arrêter un Hitler ou un individu élu démocratiquement, qui démolit le monde avec la démocratie. Où est-on ? Quand la démocratie sert le rêve elle peut être ma patrie, mais là ? Le discours du ressentiment ne laisse aucune place aux artistes. » Krzysztof Warlikowski renvoie une impression analogue. « J’ai pensé que le théâtre m’apprendrait le monde. C’est ma possibilité d’atteindre, de connaître la liberté. Il est devenu mon trésor. La porte ne peut plus se fermer. Il faut à nouveau inventer des moyens de poursuivre cette liberté. » Et Lupa de définir son pessimisme comme « une constante provocation », tout en constatant que « l’on s’est réveillé un peu tard ».

Il a fallu la performeuse Sodja Zupanc Lotker, venue de Prague, tchèque dont le « mari est juif et la fille à moitié tsigane », pour introduire le thème de la responsabilité des politiciens mais aussi des artistes, face à la xénophobie générale. Ce qu’a repris Romeo Castellucci, pour qui l’artiste doit susciter cette responsabilité dans son public. Le plasticien polonais Zbigniew Libera, en déplorant l’interdiction du blasphème trop répandue en Europe, a dénoncé la démission passée : « Dans les années 1990/2000, au lieu d’expliquer la démocratie, tout le monde s’est rué sur le fric ! »

Petit à petit, au fil de la journée, les artistes présents et les autres participants en sont venus à une conviction pragmatique. Il n’y a rien d’autre à faire que de continuer à s’exprimer librement, sans concession, pour « réinventer une belle allure », selon le mot du cinéaste et « artiste en rébellion » français Jean Michel Bruyère. Deux interventions encore. Celle du metteur en scène belge Ivo van Hove, pour qui l’art n’est pas un reflet, mais « un regard sur la réalité » qu’il faut défendre au quotidien, coûte que coûte. Il y voit l’antidote de la peur. Et cette jeune créatrice iranienne, Leyli Daryoush, musicologue, auteur de livrets d’opéra et dramaturge, qui vit en France. Elle a raconté comment, ces quinze dernières années, elle avait pu travailler avec des artistes iraniens, y compris en Iran, et malgré la censure des ayatollahs. « La liberté n’est pas un choix, c’est un acte », a-t-elle conclu.

On peut se dire que ces artistes tournent en rond, juger tout cela avec scepticisme. Il reste que ce long échange au cœur d’une ville où les libertés vacillent1, échange intelligemment conduit par l’éditrice Beata Stasinska et le journaliste Max Cegielski, a redonné des forces. Małgorzata Szczęśniak l’a souligné en conclusion : « Nous voulions démarrer l’activité de notre théâtre par la réflexion. Savoir ce que nous voulions faire et comment. Cette journée a confirmé qu’il a été construit pour que les gens puissent d’abord se poser des questions, réfléchir, et agir ensuite. » Le Nowy Teatr existera dorénavant comme un centre culturel international, unique en Pologne.


Krzysztof Warlikowski. Nowy Teatr, Centre international de culture. Rue Madalinskiego 10/16, Varsovie.
  1.  On peut se reporter à mes articles sur la situation polonaise parus sur Mediapart.

Jean-Yves Potel

À la Une du n° 10