Le temps de l’union ouvrière

À l’heure de la disparition des anciennes formes d’action et de solidarité ouvrières, le livre de Nicolas Delalande retrace la manière dont les ouvriers se sont organisés à une échelle internationale dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il souligne ce faisant les difficultés à fonder une critique nouvelle de la mondialisation libérale.


Nicolas Delalande, La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières. Seuil, 358 p., 24 €


En se défendant de prétendre « construire une Internationale à elle seule », l’association ATTAC, créée en 1997, incitait paradoxalement à réfléchir à la comparaison filée. Cette association, et le courant altermondialiste de façon plus générale, émergeaient dans une phase de redéfinition des forces productives et des échanges à l’échelle planétaire, propre à reconfigurer l’hégémonie libérale, en réponse aux effets d’une mondialisation qui les rendait à la fois nécessaires (à d’aucuns) et possibles. L’AIT surgit dans une séquence similaire à plus d’un titre. Elle se constitue en 1864 dans cet épicentre de l’économie-monde qu’est alors Londres pour prendre ensuite appui sur les expositions internationales qui serviront une nouvelle fois de cadre dès lors qu’il s’agira, en 1889, de reconstruire une Internationale, à l’égal des internationalismes d’autres sortes dont l’ouvrage rappelle utilement la multiplicité. ATTAC inscrit, quant à elle, presque constitutivement ses démonstrations et rencontres avec d’autres organisations animées des mêmes objectifs dans les espaces-temps des grands rendez-vous internationaux du monde de la finance, de la banque, ou des organismes internationaux dont la légitimité démocratique est contestée et l’opacité dénoncée : Davos, Seattle, Washington, Genève… avant d’investir, en regard, les espaces, accusateurs, tel Porto Alegre… Soit, après la sphère de la production, celle de la circulation du capital ou de ses méfaits.

L’ouvrage de Nicolas Delalande, qui traverse quelque soixante-dix ans d’internationalisme ouvrier, prolongés par quelques queues de planètes, paraît dans un contexte politique et intellectuel singulièrement redéfini. Les attentats du 11 septembre 2001 ont, entre autres conséquences, affecté la centralité qui fut un temps celle de l’altermondialisme, et les débats relatifs à la pertinence, ou non, de la notion de « société civile transnationale » qui animaient la science politique anglo-saxonne au tournant du siècle ont laissé place à d’autres, témoignant, si besoin était, de la virulence de la contre-offensive que résume une « opposition stérile entre libéralisme inégalitaire et repli nationaliste », selon les termes retenus par l’ouvrage sur sa quatrième de couverture.

Comment recréer de la solidarité consubstantielle des luttes à l’heure où les organisations nées d’une longue histoire, dont elles furent à la fois les acteurs et le produit, sont en voie d’extinction ? Comment reconstruire une mondialisation des solidarités ouvrières par-delà les différences nationales qui séparent et divisent ? Comment imaginer une défense des classes populaires qui ne passe pas par le repli, l’autarcie ou le rejet de l’autre, mais par la coordination internationale des combats et des revendications ? C’est à ces questions marquées au sceau de l’urgence que l’ouvrage de Nicolas Delalande se propose de contribuer en revenant sur la manière dont les ouvriers de la seconde moitié du XIXe siècle et leurs successeurs ont pu s’organiser à une échelle internationale contre la mondialisation du capital et la concurrence, l’auteur n’hésitant pas, au fil des pages, à souligner les liens entre les débats d’alors et les questions contemporaines de démocratie participative et délibérative, de dumping social ou d’altermondialisme.

Nicolas Delalande, La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières

Discours de Mikhail Bakounine au congrès de Basel en 1869, par Rafael Farga

La première partie, intitulée « Le temps des expérimentations », qui débute avec la création de l’Association internationale des travailleurs (AIT) pour s’achever au lendemain de l’écrasement de la Commune de Paris et de l’effondrement de la Première Internationale qui lui est consécutif, est la plus originale et la plus stimulante de l’ouvrage ; parce qu’elle est fondée sur de nombreuses archives des organisations et sociétés concernées, dont des correspondances, mais surtout parce qu’elle traite d’émergences et de balbutiements, mieux à même de nourrir la réflexion que ne le font les certitudes à l’heure où il nous faut réinventer. Son intérêt tient à ce qu’elle aborde son objet par le biais des pratiques de solidarité en ne traitant des divergences idéologiques bien connues entre Marx et Proudhon qu’à travers le prisme de ces pratiques, sous-tendues par une économie morale de l’argent, qui génèrent, montre l’ouvrage, des procédures et des cadres d’action et d’organisation.

Les trade unions constituent alors l’organisation syndicale (et plus généralement l’organisation) la plus puissante, à la mesure de l’économie britannique. Attentifs aux effets de la circulation accrue des capitaux et de la main-d’œuvre, ils s’inquiètent des risques que l’importation de la main-d’œuvre étrangère fait peser sur le marché du travail et, par là, sur les salaires, mais misent sur l’entraide internationale lors des grèves et non sur le repli pour limiter la concurrence et ses effets. La question de la solidarité financière déployée lors des grèves longues constitue, à ce titre, un champ d’action d’importance au sein de l’Internationale émergente, conférant une place de premier plan à la question de l’argent, de sa circulation, et aux problèmes techniques autant qu’éthiques qu’elle soulève. La ferme volonté de se dégager du modèle philanthropique induit une défiance à l’égard des dons et, lorsqu’on y recourt cependant, une attention scrupuleuse portée à leur origine et aux risques de compromissions véhiculés par certains. Les sociétés de résistance, en plein essor, leur préfèrent « l’argent des ouvriers », émanant de formes de solidarités respectueuses de l’autonomie dont l’Internationale se réclame. Cet argent, dont le besoin se fait sentir lors des grèves longues, caractéristiques de ces décennies, mais également face à la proscription consécutive à l’écrasement de la Commune, peut être réuni par voie de souscriptions, nombreuses mais trop souvent insuffisantes. Il l’est également par voie de prêts remboursables ou du moins, montre l’ouvrage, prévus pour l’être.

Car, si à Londres les choix théoriques et stratégiques de Marx paraissent l’emporter, dans les réunions locales, dans la presse, et dans les lettres que s’échangent les militants par-delà les frontières, Nicolas Delalande montre que ce sont les projets de crédit généralisés fondés sur la circulation de l’argent ouvrier et l’éthique de la réciprocité qui sont au cœur des discussions et des expérimentations. L’auteur analyse les pratiques de collecte, gestion, circulation des fonds en montrant les obstacles avec lesquels elles doivent compter – ainsi de la surveillance et de la répression –, mais également et dans un tout autre registre la défiance à l’égard du système bancaire, obligeant à imaginer d’autres voies de circulation, souvent peu sûres et surtout très lentes. Parce que l’argent n’est pas en quantité illimitée et qu’il vient avant tout de Londres, « capitale du capital syndical », la solidarité ainsi comprise en vient à revêtir un caractère normatif en matière de grève. Pour les trade unions qui n’entendent pas se fourvoyer dans des combats perdus, le prêt d’argent, loin d’être seulement la marque d’un soutien financier, exprime aussi la reconnaissance accordée à l’organisation sérieuse et réfléchie des ouvriers qui en font la demande. Les sociétés de résistance s’essaient, en conséquence, à professionnaliser la grève et à éviter que les ouvriers ne se lancent dans des conflits perdus d’avance, en précipitant l’émergence de procédures que la plupart s’attachent à respecter. À l’heure où l’AIT voit s’affronter les tenants d’une fédération des associations ouvrières sur une base autonome et décentralisée et partisans d’un « État des travailleurs »,  doté d’une  direction et centralisé, la réappropriation de l’argent ouvrier et l’aspiration à l’autonomie passent par l’apprentissage de formes sociales partagées, du moins propres à conforter les structures organiques. Ces formes sociales partagées et les solidarités perpétuées qu’elles autorisent survivent à l’écrasement de la Commune et à la disparition de l’AIT, nonobstant des difficultés inédites, mais révèlent le primat des solidarités de métiers sur les solidarités d’autres sortes, il est vrai plus affectées par la défaite.

Nicolas Delalande, La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières

Robert Koehler, La grève (1886)

La seconde partie de l’ouvrage, intitulée « Le temps des consolidations », débute avec la restructuration d’une Internationale, en 1889, dans un monde désormais marqué par le développement de la grande industrie et du protectionnisme et s’attache aux redéploiements des solidarités, à l’heure où le centre de gravité de l’Internationale se déplace vers la social-démocratie allemande puis vers la révolution russe au terme des années 1930. Cette seconde partie, sensiblement plus courte, est aussi moins neuve. Cela tient moins au fait qu’elle synthétise une abondante bibliographie, d’autant plus utilement rassemblée qu’elle émane de nombreux pays européens, qu’au fait que ce qui était hier balbutiements, riches à nourrir la réflexion, s’est structuré, et qu’il ne reste plus au lecteur qu’à en suivre les mises en œuvre. Non sans glisser à la retraversée de débats qui, tels la grève générale ou l’antimilitarisme, présentent un caractère théorique là où prévalait une approche par les pratiques sociales.

Un tel ouvrage ne vise assurément pas à entretenir la nostalgie. En mettant à juste titre l’accent sur les ouvriers, les solidarités de métiers et les effets des mutations des procès de travail, Nicolas Delalande souligne toutefois la difficulté à laquelle est confronté qui s’interroge sur la possible assise d’une riposte à la mondialisation libérale à l’heure où les redéfinitions du travail – d’aucuns n’ont-ils pas dit sa fin – en affectent la centralité et la capacité à générer des identités à telle échelle. L’assise territoriale du mouvement des Gilets jaunes et ce qu’elle a signifié de limites à ce mouvement pourrait bien en être un symptôme.

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