Le centenaire d’Andrea Zanzotto

Philippe Di Meo traduit les ultimes poèmes d’Andrea Zanzotto, Haïkus pour une saison, reflets de son microcosme. L’occasion de découvrir un poète de la trempe d’Ezra Pound, un poète qui aura marqué de sa création le XXe siècle.


Andrea Zanzotto, Haïkus pour une saison. Trad. de l’italien et annoté par Philippe Di Meo. La Barque, 127 p., 21 €


Andrea Zanzotto aurait eu cent ans cette année. Né en 1921 en Vénétie, il n’avait cessé de déplorer le déclin de l’italien et la déliquescence de sa région natale. Venise, peut-être est un livre à lire sur « la Vénétie qui s’en va », tout comme les Essais critiques (José Corti), inventaire des plus grands écrivains italiens, de Pasolini à Saba, sans oublier Ungaretti, mais cet inventaire contient aussi des éloges de créateurs d’autres horizons (Michaux, Artaud, Leiris, Conrad).

Haïkus pour une saison : le centenaire d'Andrea Zanzotto

Andrea Zanzotto © D.R.

Une des merveilles que se voit révéler le lecteur en se plongeant dans l’univers de Zanzotto, c’est un dialogue entre poètes qu’unissent certaines affinités : Zanzotto traduit Les gisants de Michel Deguy ; Eugenio Montale, avant Christian Prigent, rend hommage à Zanzotto. Montale conclut son hommage par ces mots sur la tragique dissension chez Zanzotto entre l’âme et la psyché, et sur les imitateurs que le poète de la Vénétie traîne derrière lui, pourtant un « authentique original ».

Derrière le paysage, publié en 1951, fut le recueil par lequel Andrea Zanzotto s’imposa sur la scène littéraire italienne. Suivirent, entre autres, La beauté (1968), Les Pâques (1973), Idiome. Mais le poète avait de nombreux dons, il était, nous l’avons vu, un grand lecteur et un critique à l’œil aiguisé, il avait aussi collaboré à des films de Fellini. En France, ce sont les traductions de Philippe Di Meo, éditées par Maurice Nadeau, qui furent décisives dans la découverte de ce poète aux multiples visages.

Aujourd’hui, les éditions La Barque prennent le relais en dévoilant ces Haïkus pour une saison, merveilleusement traduits, comme toujours, par Philippe Di Meo. En s’en tenant à ce que Cocteau appelait une esthétique du minimum, Zanzotto ne verse pas dans la contrefaçon des poèmes japonais, il crée un monde gouverné par la concision, un monde comme traduit du silence, troublant et d’une beauté qui n’a rien d’ostentatoire, mais renferme des « graines de fantaisie ».

Haïkus pour une saison : le centenaire d'Andrea Zanzotto

C’est ce mélange de gravité et de légèreté qui rend cet univers de l’infiniment petit si saisissant, entre le grandiose et la discrète beauté, beauté d’une langue, triomphe du Verbe. Tout chez Andrea Zanzotto se niche dans ces marges du presque rien et de l’indéfinissable. Son art n’est pas seulement celui d’un magicien du verbe, c’est celui d’un artiste dont la foi en sa création est intacte, mais qui reste dans une humilité le sauvant de l’orgueil et de l’arrogance si destructrice. En cela, dirait Montale, il n’était jamais un épigone, mais toujours un créateur faisant cavalier seul. Pour qualifier l’art de Zanzotto, Philippe Di Meo emploie une expression particulièrement pertinente, que le poète utilisait lui-même : « Filer la brume ».

Bien qu’il soit l’un des phares du XXe siècle, Zanzotto, salué par les plus grands artistes, demeure pour beaucoup un écrivain aussi hermétique que méconnu. Pourtant, rares sont ceux qui ne pourraient pas faire leur miel de ses livres érudits et délicats, que ce soient les poèmes d’Idiome traduits du dialecte haut-trévisan ou les éloges des créateurs venus d’Italie ou d’ailleurs.

Zanzotto se révèle un guide, il sert de boussole aux sceptiques qui cherchent une voie vers ce qui atténuerait leurs tourments, il est le socle contre lequel s’appuient les invertébrés sans convictions. Malgré le peu de goût qu’ont pour lui les lecteurs rétifs à sa poésie jugée obscure, il est un artiste dont l’influence est grande parmi les autres artistes, en quête de cette brume dans laquelle se perdre, se dissoudre et ressusciter. Le lire aujourd’hui n’est ni s’égarer dans des hauteurs inaccessibles ni jouer avec l’orgueil d’un esprit d’élite, mais apprendre à être au plus près d’une humble beauté, reflet des créations diverses qui refusent l’univoque et font appel à tout ce qui semble bancal, flou, minuscule, en un mot à tout ce qui échappe à l’emphase et à la solennité académique.

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