Deguy, une réserve illimitée de possibles

Les dernières publications de Michel Deguy, poète sans cesse sur la brèche dans son questionnement du monde contemporain et son interrogation sur la nature de la poésie, forcent l’attention. Elles rebattent les cartes et jusqu’à celles de l’écologie, dans l’extension radicale que l’auteur donne à cette cause. Aux impasses contemporaines (consommation effrénée ou tyrannie de l’image), à l’aveuglement auquel concourent les intégrismes et les doxas, Deguy oppose dans le sillage de Baudelaire « l’admirable faculté de poésie ».


Michel Deguy, L’Envergure des comparses. Écologie et poétique. Hermann, coll. « Le bel aujourd’hui », 182 p., 18 €

Poèmes et tombeau pour Yves Bonnefoy. La robe noire, 102 p., 10 €

Voltefaces 2017. Chez l’auteur, 116 p.


Face à l’urgence des temps, la poésie est un recours. Nul aveuglement, nulle utopie, nulle foi même dans la proposition de Michel Deguy. Mais que la poésie, selon sa vocation, descende dans la mêlée du sens, qu’elle entreprenne de mesurer l’ampleur des problèmes qui se posent à l’humanité d’aujourd’hui, qu’elle les pense au regard de l’étendue du monde et de la grandeur de l’être ; alors en effet son intervention est libératrice. Deguy pose des marques, des repères dans le vacillement, la confusion des signes. Il propose d’appeler poème « la re-source où le sens – jadis et naguère, et toujours, divisé en “propre et figuré“ (le Royaume divisé contre lui-même périra, disait la parabole) – reprend sens ». Un centre s’offre à partir duquel rebâtir, entreprise d’autant plus légitime que la poésie n’est pas seule. Adossée à la philosophie et aux arts, imaginative autant que rigoureuse, elle puise dans l’universel de la langue et discerne contre les simplifications régnantes les voies d’un sursaut.

Le parti pris de la terre

C’est une nouvelle percée vers plus de justesse que marque, dans son énigme, l’expression, à bien des égards si déroutante, L’Envergure des comparses, choisie pour titre de l’ouvrage sous-titré Écologie et poétique (Hermann, 2017).  Deguy fait un pas de plus dans la conquête de sa poétique et affiche en programme une expression qu’il avait osée, l’année précédente, dans La Vie subite. Elle est à comprendre comme une émancipation, un dépassement de Heidegger qu’il a contribué à traduire (Approche de Hölderlin, Gallimard, première édition 1962) et qui a représenté un temps majeur de sa formation. L’immense culture antique et moderne du philosophe de Fribourg, son ambitieuse exploration de l’être, sa compréhension de la poésie (celle de Hölderlin en particulier) comme l’une des plus hautes approches de l’homme et de sa manière d’habiter la terre, ouvraient des voies exigeantes. La relation à Heidegger se place désormais sous le signe de cette pièce essentielle de sa poétique que Deguy, en référence d’abord au christianisme dont il se détache sans retour en 2004, désigne sous le nom de « coup de dé- ». Il convient de l’entendre dans une acception très libre du célèbre poème de Mallarmé, « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ». Le coup de dé- chez Deguy suppose un enthousiasme, une créance-confiance antérieurs ; il marque un dégagement, une déprise de l’autorité du modèle revendiqué. Cette sobriété grisée est à verser au crédit de la poésie. Deguy ne cultive pas un vain goût de l’énigme. La distance avec le philosophe de Fribourg s’observe dès avril 2009 dans un article de Critique (« Un poète devant Heidegger ») ; cette distance est confirmée par la contribution de Voltefaces 2017 intitulée « L’Être ou la vie ». Donnant son congé au rythme quaternaire (Vierung) établi par le philosophe, qui retient comme fondamentaux « la terre, le ciel, les mortels et les divins », le poète agnostique élimine les dieux (« les divins »), pour ne laisser subsister que trois fondamentaux (la terre, le ciel et les mortels). Les apories d’un système qualifié d’« équartèlement » le conduisent à confier à la poésie la tâche de mesurer l’envergure des comparses. La formule redonne à l’homme l’initiative : au constat de la dévastation de la terre qui s’impose à l’observateur, elle substitue l’exploration des tensions de l’immensité, les voies d’une « habitabilité » nouvelle, le programme de ce que Deguy nomme encore une « re-vastation ».

Un nouvel équilibre s’établit dans l’œuvre, à mesure que la poétique accompagne la montée des périls et voit se dissiper l’espoir mis par Hölderlin dans la montée parallèle d’un recours. Le travail de l’œuvre de Celan, l’amitié avec Claude Lanzmann, nouée autour du film Shoah, la longue et intense amitié avec Derrida, constituent des étapes importantes. Levinas, Hannah Arendt, Walter Benjamin s’affirment comme des piliers, aux côtés de Valéry et de Proust. Plus près de nous, Bernard Stiegler dévoile la catastrophe qui menace le monde et la civilisation. Les économistes, les politiques, explique Stiegler, se démènent en vain : l’humanité va dans le mur. La dévastation de la terre a atteint un point alarmant et sans doute de non-retour. Le nationalisme, l’intégrisme qui gagnent en vigueur à l’échelle européenne et planétaire replient sur elles-mêmes chaque nation, chaque communauté et, pire, les dressent irrémédiablement les unes contre les autres. La réflexion sur l’islam du psychanalyste Fethi Benslama et la poésie laïque du Tunisien Abdelwahab Meddeb viennent asseoir une intelligence du rapprochement, de l’échange, sous le régime de la comparaison, système de liberté où les diversités cessent de se déclarer la guerre pour « entrer en ronde dansante, transe en danse ».

Michel Deguy, L’Envergure des comparses. Écologie et poétique.

Michel Deguy

Le sursaut se fonde sur la responsabilité qui échoit conjointement à la poésie et à l’écologie. Car l’écologie – Deguy plaide en ce sens depuis La fin dans le monde (Hermann, 2009) et Écologiques (Hermann, 2012) – ne s’épuise pas dans la conservation du patrimoine naturel. Elle est en charge de la survie de la terre. Elle a une parole à faire entendre sur la maison commune (oikos), un logos à tenir. Le rappel aux origines grecques de son nom l’inscrit au régime de la parole, laquelle, insiste Deguy, n’existe qu’entre individus libres, conscients de l’altérité qui les constitue. L’écologie ainsi entendue devient l’alliée de la poésie, au même titre que la philosophie, les arts et la critique. À son tour, elle mobilise les énergies de la langue, travaille au relevé actif des différences qui entrent dans la totalité de l’humain.

« Frères migrants qui avec nous vivez »

Par son rythme, ses images, la tradition qu’il mobilise, le poème met en œuvre ce que l’essai définit sur un mode dialectique et discursif. Il le ramasse de façon plus frappante encore (en corps). Ainsi s’explique le mince volume publié aux éditions de La robe noire, qui forme le répondant du livre sorti aux éditions Hermann. Il s’ouvre sur une pièce programmatique de six strophes, « La Ballade des mourants ». La référence à la « Ballade des pendus » de Villon, la reprise de son rythme, s’assortissent d’un renversement radical des perspectives par rapport au modèle médiéval. Ce ne sont plus les condamnés au gibet qui en appellent à l’humanité de la société qui les a retranchés de son sein. Chez Deguy, ce sont les riches qui s’adressent aux exclus : « Frères migrants qui avec nous vivez ». Ils les appellent à avoir pitié de leur folie de Blancs, qui ne cessent de les exclure. Comme la « Prose du suaire », poème sur la mort du poète Abdelwahab Meddeb, ouvrait La Vie subite, inscrivant notre condition terrestre sur la butée de la mort, « La Ballade des mourants » pose clairement la dimension solidaire de la poésie. La prière commune de tous les humains ne s’adresse plus à aucun « dieu ou moi “suprêmes“ », mais à l’être pour qu’un nous s’invente et se fédère dans la pluralité des langues. Et elle culmine dans la conviction énoncée dans les deux derniers vers, et librement inspirée de Malraux, que l’essai portait en épigraphe : « Le vingt-et-unième siècle sera poétique/ Ou ne sera pas ». La mortalité – que Deguy disait ailleurs « incluse dans la merveille, intime à la beauté et à la complexité de notre vie » – est l’occasion d’une célébration de la poésie avec les « Préparatifs pour un Tombeau d’Yves Bonnefoy », maître et ami que le poète salue une dernière fois dans un hommage respectueux de leurs différences.

La région où vivre ou la beauté réinventée

À l’étape médiane de l’œuvre, dans les années 1980, Deguy, répondant à la question « à quoi ça ressemble la poésie ? », proposait cette définition : « la poésie c’est quand j’entends la langue battre ; le battement de la langue. Affaire de seuil, de mise en seuil ». Et il continuait un peu plus tard, observant qu’elle « trou[e] le local actuel pour y conférer un autre, de l’autre – très ailleurs, très près ». Depuis, le propos s’est enrichi. Poète-philosophe, ouvert à toutes les rencontres, à tous les passages, Deguy les cultive par la traduction et le mouvement qu’inaugure le préfixe –trans, chiffre du dépassement, du débordement audacieux. Il y ajoute ici la dimension de la « vastitude » du monde, vrai défi lancé à toutes les doctrines du repli identitaire.

Obstinée – mais l’obstination se présente chez Deguy, et auparavant chez Bonnefoy et nombre de grands, comme une des plus sûres marques de la passion poétique –, la poésie s’offre dans les dernières œuvres comme un champ de possibilités infinies. Exigeante, paradoxale, elle sait que rien ne lui est définitivement acquis et se positionne « à contre-niaiserie d’une magie poétique transformatrice ». La beauté, le sens ne sont pas donnés de l’extérieur, par aucune Révélation, aucune instance supérieure. En revanche, elle élève et fait lien – une solidarité que Deguy inscrit dans la graphie qu’il invente de son nom, Po&sie, sous laquelle depuis quarante ans se développe l’aventure collective de la revue qu’il dirige.

Dans un texte qu’il m’offrait, recueilli dans le volume Cartographie d’une amitié. Pour Stéphane Michaud (Presses Sorbonne Nouvelle, 2017), Deguy voyait la langue à travers les images de la cascade, de la cataracte, du bain, comme une « illimitée réserve de possibilités (dirons-nous que toute langue est infinie ?), d’équivalences, de sosies rieurs ». Il s’arrêtait alors à la sentence : « la source gave son reflet ».

Stéphane Michaud

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