L’Italie ou l’art d’exister

Peut-être faut-il être amoureux de l’Italie, ou du moins avoir ressenti lors d’un voyage le « génie du lieu » qu’exposent les paysages ruraux dans l’intégration harmonieuse des travaux de la terre et des jours, et plus encore avoir visité l’histoire « merveilleuse » de cette Venise qui mit « son point d’honneur à être avant tout une puissance de merveilles artistiques », pour éprouver le pouvoir d’enchantement, de transfiguration de la prose poétique d’Andrea Zanzotto (1921-2011) dans ce petit recueil, Venise, peut-être.


Andrea Zanzotto, Venise, peut-être. Trad. de l’italien par Jacques Demarcq et Martin Rueff. Préface de Niva Lorenzini. Nous, 144 p., 16 €


Chaque page de ce livre, remarquablement traduit par Jacques Demarcq et Martin Rueff, accompagné d’une préface aux entrées alphabétiques pour présenter Andrea Zanzotto et suivi d’une postface sur ses stratégies narratives, sa poétique de la dialectique entre présence et absence, sur la labilité de sa saisie allusive du rapport au monde, dit d’abord un amour infini pour cette « terre-mère et les paysages dans lesquels elle s’était formée au cours de millions d’années : paysages dans lesquels elle avait accepté et caressé la présence humaine, la répartissant lentement dans des harmonies progressivement intégrées ».

Les textes « Raisons d’une fidélité », « Vers le nord montueux », « Les collines Euganéennes » se donnent à lire comme célébration à la fois nostalgique et confiante des liens amoureux tissés entre l’homme et la nature : les paysages autour de Feltre attestent, nous dit le fils de cette terre à laquelle il paraît presque obsessionnellement attaché, « d’un tissu connecté d’anciennes implantations rurales » où « la moindre masure dénote une vérité et une complétude de l’existence » car « il s’agit de maisons dont les structures élémentaires tirent leur origine de besoins élémentaires, mais qui vibrent d’une espèce de sagesse dans la manière de se sédimenter en un accord immédiat avec ce qui les entoure ».

Venise, peut-être : Andrea Zanzotto, l'Italie ou l'art d'exister

Portrait d’Andrea Zanzotto (2009) © CC/Paolo Steffan

La prose poétique de Zanzotto ne décrit guère l’espace, mais habite cette « terre natale » intensément, dans la passion éprouvée de la Présence. Certes, les lieux sont précisément déterminés, d’une manière presque cartographique : le bourg natal de Zanzotto dans le nord de l’Italie, Pieve di Soligo, ses alentours jusqu’à la lagune de Venise au sud, les collines Euganéennes à l’ouest, les Dolomites au nord… mais c’est d’abord l’inscription du sujet dans ces espaces originaires qui est en jeu : évocations allusives, oniriques, poétiques, sensorielles des lieux – ces « points d’évidence » – parcourus à « hauteur d’homme », au rythme de la marche. Insertion, sertissage dans les lieux donc, mais aussi inscription dans le temps : l’histoire de l’Italie, tout particulièrement celle de la Seconde Guerre mondiale, fait revenir dans le surgissement d’un éclat de mémoire (« Le 10 août à 17 heures 30, la rafle avait commencé et Gino avait choisi la mauvaise route… ») l’ombre de compagnons de résistance disparus, l’évocation des combats contre l’ennemi allemand – des comportements qui traduisirent, chez Zanzotto un « faire face » et des valeurs humaines dont il ne se départirait jamais –, tout comme sont lucidement évoqués les signes d’un urbanisme, celui des années 1970, irraisonné : implantation de locaux industriels au pouvoir de défiguration destructeur, bourgeonnement sans aucune planification des banlieues commerciales…

Chacun de ces textes témoigne, au fond, d’une confiance, d’une tendresse, qui, Zanzotto semble en être sûr, se survivront dans cette Italie à laquelle il est infiniment attaché. L’Italie peut être, a été et sera cet « art d’exister », que Zanzotto célèbre dans la gloire passée de Venise mais encore dans les équivoques de son présent « touristique », et qui doit être généralisé à tout le pays. « Tant que se préservera le « presque » éternel aujourd’hui de la nature avec son pullulement d’eaux, de manteaux végétaux, de hauteurs et de cieux toujours identiques dans leur chatoiement perpétuel », alors cet art d’exister des hommes dans leur milieu continuera.

Cet « art d’exister » trouve une illustration vibrante, chaleureuse, émouvante dans « Rencontres avec Nino », ce vigneron de Rolle, village proche de Pieve dont Zanzotto célèbre l’irradiante présence dans la vie quotidienne du village. « Figure représentative et sans équivalent, symbole et symptôme en équilibre entre un passé fait d’angoisses surmontées et un futur chargé de peurs et de promesses difficiles à concevoir et à supporter, Nino fait ce qu’il peut ; mais un rire ou un sourire à propos autant qu’hors de propos, pertinent ou impertinent, jaillit en sa présence ». Merveilleuse évocation de l’un de ces « visages et [de ces] voix saisis à l’instant de leur insubstituable existence – et par là même éternels jusque dans le vide sans remèdes de leur disparition partielle ». Une adhésion à la vie immédiate qui se traduit par un « être avec » où l’intensité du partage dit la résilience de la communauté, particulièrement rurale, face à tous les défis, passés, présents, à venir. Oui, l’Italie peut être !

Un art d’exister qui se traduit enfin dans la « manière d’être » dont l’écriture rend compte, en termes de nécessité. Zanzotto, au début du célèbre texte « Prémisses à l’habitation », insiste : écrire pour lui n’est certes pas « méditer sur les techniques », ni souscrire à un quelconque réalisme, pas plus qu’effectuer une réflexion méta-discursive sur le sujet de l’énonciation dans son rapport à la figure de l’auteur ; c’est un acte de foi dans le langage, qu’il s’exprime par le poème ou par la prose. Et ici dans un texte qui relate de manière humoristique, ironiquement, au plus près d’un vécu concret, les vicissitudes rencontrées par Zanzotto lui-même pour devenir propriétaire d’une maison, ou pour en construire une dans le paese de Pieve auquel il est viscéralement attaché, c’est tout un monde, du curé propriétaire nonagénaire de terrains (ce « qui ne l’empêchait pas de défendre ses intérêts avec une clairvoyance que même les professionnels de l’immobilier jugeaient exemplaire… ») jusqu’à l’employé de mairie consulté pour obtenir un prêt des « caisses décharnées » de l’État (qui lui font « expier le péché de spatialité, de la tridimensionnalité chez un homme sans argent »).

Venise, peut-être : Andrea Zanzotto, l'Italie ou l'art d'exister

Entre évocation obsédante – mais d’un humour allusif transfigurant –, de l’inscription dans un lieu et dans sa mémoire, constat désabusé de la trivialité des transactions financières, amère méditation sur les prix exorbitants de l’onyx « venu du Pakistan » dont la bourgeoisie locale dalle ses sols, ce récit des prémisses « combattant » pour  l’obtention d’un habitat oscille entre le quotidien le plus immédiat et l’évocation par la mémoire de l’histoire familiale de Zanzotto depuis son enfance à Pieve. Et Zanzotto de prophétiser, en conclusion, la foi en cet habitat dédoublé ; « Croire à la construction originaire, directe, en sujet prédicat et compléments, à celle qui fait des habitations où l’on peut habiter, encourager le vert de l’enfance, réhabiliter les verts paradis, avec les enfants, en indiquant, si possible, des voies d’accès ».

Peut-être le lecteur de ce recueil publié sous le titre italien de Poesie e prose scelte (« Poèmes et proses choisies ») par les éditions Mondadori en 2011, l’année de sa mort, édition où les différents textes étaient distribués quelque peu différemment, pourra-t-il, s’il n’est pas un familier du cœur poétique de l’œuvre de Zanzotto, commencer sa lecture par les textes qui suivent ceux dédiés à Venise, pour revenir ensuite à « Venise, peut-être », à « Lagunes » et à « Carnaval de Venise ». Lire ces trois textes dédiés à cette singulière cité édifiée sur des étais de bois devrait peut-être se faire, pour le voyageur contemporain, sa voiture déposée à quelques kilomètres de la ville, en prenant place sur un vaporetto qui le rapproche lentement de cette Venise « théâtre et tableau » dans les chenaux balisés par des pieux sur lesquels se dessinent les silhouettes de goélands.

Le lecteur progresserait vers la ville « comme en d’autres temps par des moyens d’autres temps : par le marais, par les canaux, les herbes… », et alors s’imposerait l’évidence de ce « peut-être » : horizon de formes architecturales, connues avant même d’avoir été vues, festonnant une horizontalité flottante mais déjà multiples par les changements de couleurs, par l’absence ou la présence de brume, par l’intensité chromatique variable, infiniment, en fonction des heures et des saisons. Mais lorsque ce voyageur mettra le pied sur le quai, disparaîtra la « merveille » de cet horizon onirique dans la proximité de l’incessante rumeur de la foule, dans les simulacres d’objets « symbolisant » les fastes carnavalesques de Venise, les verreries de Murano dans l’infinie duplication du « made in China » ! Cette ambivalence visuelle ne se limite pas à l’opposition entre le lointain et le proche, elle est encore sonore, olfactive ! Venise peut être selon la vie saisie « dans l’harmonie un peu flasque du dialectique vénitien », selon la mort du « musée de cire » carnavalesque, selon le « contact si profond avec les rythmes cosmiques qu’elle est capable de créer, la possibilité de nous faire palpiter avec ses couleurs…. », selon l’infection de la pollution des usines de Marghera « qui ensemence de mort toute la terre ».

Venise doit être et sera : « Non, l’aventure humaine ne s’arrête pas là, elle ne s’arrêtera pas ici, en ce « lieu » du possible, champ, idée même où la vie peut se reconnaître […]  et on s’aperçoit, même si ce que l’on a sous les yeux semble un soleil couchant, qu’on a été rendu productivement aveugle par l’excès lumineux de vie que Venise, sans nous agresser, mais plutôt en se repliant sous ses “peut-être” caresseusement fluides, a été et continue à être ».