« La maladie ! »

Notre hors-série de l'été : le blancIl y a un an, Gauz (qui, quelque temps auparavant, avait accordé un entretien à EaN) sortait Black Manoo, roman contemporain et bellevillois. Cette fois, il va plus loin dans l’espace et dans le temps : il y a moins de 8 000 ans, l’Europe était noire, les premiers « migrants » ralliaient à pied l’Angleterre en passant par les collines des Doggerland, aujourd’hui immergées dans la Manche — l’étude génétique de l’homme de Cheddar, dans l’ouest anglais, montre une « blanchisation » rapide et récente des populations européennes.

La terre est là, sous la mer. Ce n’est pas possible autrement. Nous sommes passés là, il n’y a pas si longtemps. La sorcière avait prévenu que le soleil ne dort pas où il se couche. Elle avait raconté son délire sur les temps anciens en des terres où les corps n’étaient pas couverts. Soleil et chaleur pour tous. On mangeait les bêtes avec leurs peaux. Et surtout, il n’y avait pas un seul « malade ». J’aurais dû l’écouter.

Les écrivains autour du blanc : un récit de Gauz

La grotte de Gough, l’une des grottes de Cheddar, où a été découvert « l’homme de Cheddar »

Plus on avançait vers la tanière du soleil, mieux les « malades » se portaient. Alors, nous continuions. Pas question de bifurquer dans la direction que prennent les oiseaux aux premiers froids. D’ailleurs, les malades avaient trouvé vigueur nouvelle en ces lieux nouveaux. Au contraire de nous autres. Ces forces qui nous quittaient, ces os qui se brisaient au moindre choc, peinaient à se ressouder. Chasse et cueillette nous étaient de plus en plus pénibles.

Mais, il y a baie et gibier à profusion. Les femmes peuvent rester dans les campements pour mieux s’occuper de la descendance dans laquelle les « nés malades » sont de plus en plus nombreux. La norme même. De moi, mon dernier n’a plus que le bleu des yeux attrapé en chemin et les boucles des cheveux des temps oubliés…

J’ai imaginé que la descendance dont on s’est occupé s’occupe de nous en retour. Je me suis trompé. Cette façon de nous traiter, pour moi, c’est la maladie de la « maladie ». Peu à peu, ils nous ont isolés. Moi, je ne veux pas finir comme mon cousin Tarik-Get du clan Al-Cheddar, à lentement agoniser au fond d’une grotte. J’ai décidé de prendre le chemin du retour.

Mais, la terre est là, sous la mer… Je suis condamné à leur indifférence, alors je reste dans la jungle. Les oiseaux que j’ai suivis ne peuvent rien pour moi. Ils s’en retournent vers les terres anciennes, volent avec mes rêves d’avant la « maladie », quand personne n’avait la peau blanche.


Dernier livre paru de Gauz : Black Manoo (Le Nouvel Attila, 2020).