La guerre des civils

Après de longues années d’enquête dans les archives aussi bien françaises qu’allemandes et anglaises, Claire Andrieu met au jour la réaction des populations des régions bombardées pendant la Seconde Guerre mondiale devant l’apparition d’aviateurs après leur parachutage ou le crash de leur appareil, littéralement « tombés du ciel » comme le dit le titre de ce passionnant livre d’histoire. Dans cette réflexion patiente et neuve sur l’engagement des civils dans la guerre, s’élabore en creux une histoire sociale de la résistance en France.


Claire Andrieu, Tombés du ciel. Le sort des pilotes abattus en Europe, 1939-1945. Tallandier/Ministère des Armées, 512 p., 23,90 €


Dans une magnifique nouvelle de Kenzaburô Ôé [1], un enfant japonais raconte l’événement qui a changé sa vie : l’arrivée et le séjour dans son village d’un aviateur américain fait prisonnier. Passant de l’effroi à la curiosité, à la joie, à la déception et enfin à une tristesse infinie, l’enfant est fasciné par le soldat, lequel, en plus d’être un étranger et un ennemi, est noir. Si le récit insiste sur ce point, il renferme aussi la mémoire d’une rencontre, de ses conséquences, de ses ambiguïtés, de ses contradictions avec l’imaginaire univoque de la nation en guerre. Une voisine refusant de se charger du soldat, l’enfant est en effet amené à s’occuper et à prendre soin de lui, quitte à se mettre en danger.

De la même manière qu’ils n’ont pas eu de Sebald pour traiter de la guerre aérienne et de sa mémoire difficile, les Français n’ont pas eu leur Ôé pour rappeler leurs multiples interactions avec les aviateurs anglais et américains. Cette histoire de la France occupée n’avait pas encore été écrite. C’est ce vide que vient combler Claire Andrieu avec cette étude originale qui, non contente de documenter le cas français, propose une démarche comparative, en le mettant en parallèle avec les situations allemande et anglaise.

Tombés du ciel. Le sort des pilotes abattus en Europe, de Claire Andrieu

Aviateurs alliés hébergés chez les Fillerin, à Renty (Pas-de-Calais) © Centre de ressources de La Coupole, Helfaut (Pas-de-Calais)

S’éloignant des enquêtes d’opinion et des rapports de surveillance qui nourrissent la plupart des travaux sur la société française de l’Occupation, cette investigation impressionnante ne se fonde pas sur une enquête d’histoire orale comme le voudrait une tendance forte des recherches actuelles se passant volontiers de l’archive. Plusieurs corpus de documents inédits ont été choisis, qui rendent possible la reconstitution de situations et de comportements ayant pour caractéristique, comme beaucoup de ce qui concerne la vie des « gens ordinaires », de ne pas laisser de traces et de sombrer dans l’oubli, mais aussi d’être marqués par le hasard, les circonstances, l’aléatoire. Rapports d’évasion, debriefings de pilotes, jugements, mais aussi matériaux produits par des associations locales et par des familles… les sources entremêlées permettent de saisir et d’élargir un instant, incongru, inattendu et souvent improvisé : la rencontre, dans un champ ou au détour d’un bois, des habitants avec un aviateur.

Claire Andrieu estime que, sur les 100 000 hommes « tombés du ciel » dans l’Europe de l’Ouest occupée, près de la moitié survécurent ; et que près de la moitié des survivants reçurent diverses formes de soutien de la part de « helpers ». Ce n’est pas rien ! Dans le cas français, l’étonnement grandit – et l’affaire se complique – quand on réalise, chiffres et cartes à l’appui, qu’on se mit à nourrir, vêtir, loger, cacher voire exfiltrer ceux-là mêmes qui, quelques heures auparavant, venaient jeter des bombes : les 37 000 « helpers » français répertoriés se trouvent principalement dans le Nord, le Pas-de-Calais et les départements de la Normandie. Pour Claire Andrieu, ces gestes d’aide, effectués au péril de la vie (leur répression va croissant tout au long de l’Occupation, un grand nombre de « helpers » sont déportés), dénotent une participation plus ou moins consciente, plus ou moins assumée, à un vaste mouvement populaire et civil – voire civique –, si ce n’est de résistance, du moins d’opposition à la collaboration avec l’Allemagne nazie. Tombés du ciel montre combien ces actes, répétés ou non, ne se résument pas à l’organisation des groupes et des réseaux, mais s’inscrivent dans un tissu social et une culture politique allant au-delà de ce que l’historiographie a repéré comme étant « la Résistance ». Plus qu’une organisation, ils semblent défendre la souveraineté territoriale et l’attachement à la République.

Aider ou ne pas aider, rien ne s’avère naturel ni automatique : pour Claire Andrieu, les comportements  s’inscrivent dans un temps long que le temps court de la guerre fait soudain « mieux voir », et dont la perception nécessite des variations d’échelle et de point de vue. Partie de l’histoire des femmes dans la Résistance – qu’elle retrouve ici, puisqu’en l’absence des maris celles-ci sont en première ligne de la guerre aérienne –, l’historienne consacre une large part de sa comparaison à la différence de comportement entre Français et Allemands confrontés aux bombardements. Et c’est l’une des forces de son livre de réfuter de manière implacable certaines interprétations figées dans la croyance quand ce n’est pas dans le cliché : partout, et n’importe quand, les populations subissant les destructions auraient agi de la même manière, c’est-à-dire avec rancœur et esprit de vengeance. Son enquête montre qu’au contraire il faut dissocier la réaction populaire à l’arrivée des aviateurs de l’intensité des bombardements : comment expliquer, sinon, qu’aucun aviateur n’ait été lynché à son atterrissage dans les villages français ?

Tombés du ciel. Le sort des pilotes abattus en Europe, de Claire Andrieu

C’est justement le contraire qui se passe côté allemand, où les juridictions américaines auront à juger après 1945 un grand nombre de cas de meurtres d’aviateurs commis par des habitants. Là encore, Claire Andrieu bat en brèche l’idée reçue – les lyncheurs n’ont pas forcément subi les bombardements. Elle explique plutôt ces gestes par l’imprégnation dans la société d’une culture nazie associant « Anglo-Américains » et « Juifs », inversant la logique génocidaire au bénéfice d’une fiction à grand succès (la volonté d’anéantissement du peuple allemand par les aviateurs alliés). En France, la propagande vichyste usa des mêmes grosses ficelles, sans pour autant convaincre : l’intensification des raids alliés à l’été 1943 mena bien l’opinion publique d’une sorte d’accommodement ou de soutien réservé à la colère devant le grand nombre des pertes civiles et des destructions de bâtiments sans intérêt militaire, mais on ne vit aucun habitant fuir l’arrivée des troupes étrangères en juin 1944, comme ce fut le cas au moment de « l’Exode » quatre ans auparavant.

Une question traverse ce livre rempli d’interrogations (mais aussi de réponses) : qu’est-ce donc que ces civils se mettant à agir dans un camp contre un autre ? Comment les appeler ? Des « citoyens » ? Comment continuer de considérer qu’ils ne font pas la guerre, eux aussi, qu’ils n’ont pas de comportement politique ? Remettant les cultures politiques nationales au centre de l’écriture de l’histoire, sans pour autant bâtir des stéréotypes, Claire Andrieu révèle dans ce qu’elle nomme « la guerre des civils » ou la « résistance civique » l’engagement des non-combattants dans leur guerre « à eux », et pas seulement comme victimes de la violence. Se pencher sur ces aviateurs « tombés du ciel » et sur ces habitants « restés au sol » produit une connaissance neuve d’une époque dont nous découvrons encore des traces ; cela procure aussi une certaine émotion devant ces « sortes de soldats inconnus », dont l’histoire n’est plus totalement « engloutie ».


[1] « Gibier d’élevage » (intitulée « The Catch » en anglais) fait partie du recueil Dites-nous comment survivre à notre folie (1966, traduit en anglais en 1977 par John Nathan, en français en 1982 par Marc Mécréant, Gallimard). La nouvelle a été adaptée au cinéma en 2011 par Rithy Panh.