La Commune n’est pas morte

72 jours qui ont 150 ans

Ce mois de mars 2021 est marqué par les 150 ans de la proclamation de la Commune de Paris, que rappelleront diverses lectures d’En attendant Nadeau dans les semaines à venir. Mais, tout d’abord, comment dire la Commune aujourd’hui ? Qu’en retenir sans polémiquer pour polémiquer et sans redire ce qui fut ressassé ? Deux historiens affrontent le problème : Ludivine Bantigny avec La Commune au présent et Jean-François Dupeyron avec Commun-Commune.


Ludivine Bantigny, La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps. La Découverte, 398 p., 22 €

Jean-François Dupeyron, Commun-Commune (1871). Kimé, 408 p., 28 €


Encenser hors de tout réalisme et commémorer un futur du passé sans avenir ennuie. On a déjà tant dit, tant bataillé camp contre camp et dans la certitude voilée que le temps des cerises ne reviendrait pas, que se positionner comme actor à jamais engagé, et pas seulement en commentateur auctor, est difficile. Pour le résumé des faits et perspectives, la très bonne mise au point historiographique récente de la revue L’Histoire suffit pour dire les marqueurs présents de la recherche et pour poser l’inextinguible rêve de démocratie directe en proie aux répressions les plus sordides.

Or il n’en reste pas moins que le désir d’arracher aux érudits un mouvement qui ne cesse de réinventer ses normes et de susciter des enthousiasmes se nourrit de quelques auteurs toujours cités : Jacques Rougerie, William Serman, Robert Tombs et, plus récemment, Éric Fournier pour son regard sur la mémoire et les usages de la Commune, ou Quentin Deluermoz pour l’élargissement des échanges aux circulations européennes de théories, d’acteurs et de pratiques, en sus des synthèses de Laure Godineau et de Michel Cordillot qui redonnent du grain à moudre à tout un chacun. Mais rien n’arrête ce que proclama Eugène Pottier en 1886 : « Tout ça n’empêche pas, Nicolas, / qu’la Commune n’est pas morte ! » (autre tube – avec La semaine sanglante de Jean-Baptiste Clément – de 1968, chanté jusqu’à plus soif par Francesca Solleville, Marc Ogeret, ou Germaine Montero).

Ludivine Bantigny, Jean-François Dupeyron : la Commune n'est pas morte

Foule autour des débris de la colonne Vendôme, Paris (1871). Photographie d’Auguste Braquehais © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

La longévité politique de la Commune tient au désir d’émancipation, au travail des utopies socialistes en germe, au rêve d’autonomie démocratique polymorphe et plus encore aux supports de mémoire qu’ont représentés les partis socialistes et communistes. Le vécu des protagonistes du moment a été lu et relu en un temps où le lectorat s’élargissait. On connaît ces acteurs alors jeunes, car ceux qui n’ont pas été fusillés ont perduré dans la vie militante. On en connaît les bonnes plumes (Lissagaray, Louise Michel, Jules Vallès), mais les auteurs moins talentueux ne se découvrent pas sans émotion et des textes majeurs ou mineurs ne cessent d’être retrouvés et réédités (voir, par exemple, ceux d’Alix Payen). Cet impact répond à la haine du camp adverse qui n’a pas moins produit et perduré dans ses dogmes injuriant tout ce qui est peuple ou insurgé, « la canaille ». De plus, tout a été renseigné, de procès et de tribunaux en débats parlementaires. On a les interrogatoires, les instructions, les reconstitutions. En outre, les supports de pierre que sont les coins de rue présentifient le passé concentré autour du Père-Lachaise et du mur des Fédérés selon le triangle BMG (Belleville-Ménilmontant-Gambetta), qui cristallise nombre de glissements culturels sur les hauteurs parisiennes ignorées jusque-là.

Dès lors, revivifier le désir présent de comprendre « le commun » des temps passés dans sa positivité non abolie conditionne les productions du cent-cinquantenaire de la Commune. De nouvelles générations veulent savoir, les stratagèmes littéraires les plus affirmés sont vite perçus comme éculés, ceux des contempteurs comme ceux des adulateurs d’un éphémère printemps de démocratie directe plus encore que sociale. Comme on n’a pas le droit de priver les néophytes de leur possible enthousiasme en les renvoyant au seul Canon Fraternité de Jean-Pierre Chabrol (Gallimard, 1970), on se doit d’écrire cette histoire. Mais comment ne pas tomber dans la démagogie obscène des appropriations abusives ?

C’est par la bande et de manière très différente que Ludivine Bantigny et Jean-François Dupeyron ont abordé l’affaire. La première s’intéresse aux figures de ce passé, à des obscurs et des sans-grade comme aux vedettes. Elle fait une place accrue aux femmes (une quinzaine). La fiction de la lettre dans la simplicité de la conversation ininterrompue permet un retour sur ce qui a fait date et redonne sens à ce dont on ne saurait faire le deuil. Parti de sa réflexion sur l’école de la Commune (La vie scolaire. Une étude philosophique, Presses universitaires de Nancy, 2017, et À l’école de la Commune de Paris. L’histoire d’une autre école, Raisons et Passions, 2020) et sur l’impossibilité d’une école démocratique détachée d’une volonté politique et d’une société qui n’en ont cure, Jean-François Dupeyron remet à plat la disparate de ce moment avec un implacable souci de pédagogie qui lui fait sans cesse mesurer la tension et la fluidité des tendances diverses au fil des pratiques et des déclarations. On saisit ainsi la moindre action dans l’empirie d’injonctions parfois contradictoires. C’est cela, le vrai de la pensée d’un temps indifférente aux futurs théoriciens en mal de décerner bonnes et mauvaises notes, généralement selon les variantes du marxisme ambiant, lui-même sans cesse remodelé.

De Ludivine Bantigny nous retiendrons un style, des phrases courtes, une maîtrise de la bibliographie, le sens de la glose. Quand elle s’en tient au commentaire de la fiche archivistique, le ton reste vif, on est séduit, sûr de la justesse de son approche, d’autant que son premier travail sur l’AIT (Association internationale des travailleurs), la première Internationale, lui a donné de l’aisance à brosser ces « figures aussi intéressantes qu’inattendues » pour reprendre le mot d’un protagoniste belge. L’historienne livre ainsi le portrait de famille accroché à des noms ancrés dans l’archive, donnant vie au dictionnaire de Bernard Noël (1971). Mais quand le commentaire est un peu long, la sincérité argumentaire se perd en lieux communs et l’émotion possible devient manière. Difficile exercice donc que de tenir la ligne pour qui s’engage sur cette voie mais sait les vertus de La proclamation de la Commune d’Henri Lefebvre (1965), un ouvrage de philosophe « bien informé […] robuste, profond », dit-elle, car sensible aux atmosphères, au vécu, à la joie du temps. Sur la pente inverse, celle de la déploration, rien n’est aussi prenant que les récits de procès, ces moments où l’individu qui n’est qu’un élément d’un projet commun joue – en solitaire et au singulier – sa tête.

La Commune au présent n’omet pas de signaler toutes sortes de créations contemporaines liées à la Commune, tant ce terreau hante nos imaginaires : romans, BD, mais aussi films et téléfilms. À Montreuil, c’est dans les locaux de Méliès – qu’Armand Gatti a transformés en théâtre – que fut tourné en 2000 La Commune (Paris 1871) de Peter Watkins, que Jacques Rougerie se donna la peine de présenter à Belfort. Les lieux font sens. Multiples sont les interférences de ce passé assemblé en joyeux patchwork remouliné. La projection vers le présent en oublie ce qui, avant la Commune, en donna aussi les conditions de possibilité : des actions, des traditions et pas seulement des souvenirs de la Révolution française mais de 1848 – autre chantier non moins prometteur.

Ludivine Bantigny, Jean-François Dupeyron : la Commune n'est pas morte

Scène de la Commune, dessin de Daniel Vierge (1871) © CC0 Paris Musées / Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais

En héritière dévoyée de Walter Benjamin, Ludivine Bantigny pratique un dérèglement voulu du passé dans la pointe et le jeu de mots, les potacheries des slogans, ceux des Gilets jaunes et du collectif Plein le dos après Nuit debout de la place de la République rebaptisée « de la Commune ». Tous s’en donnent à cœur joie et on sait bien qu’à chaque occupation le lycée Thiers de Marseille se rebaptise « de la Commune » (en 1968), et plus récemment « Louise Michel », car il faut bien jouer au féminin. D’Athènes au Kurdistan avec les femmes en armes du Rojava aujourd’hui, hier tout autant dans l’emblématique Barcelone de 1936 comme à Nantes en 1968, la longue litanie des révoltes se tresse de la même quête de justice ancrée dans le besoin de survie et d’élaboration d’un commun libéré.

Après avoir été appâté par la lecture de Ludivine Bantigny, il est bon de se plonger dans le livre de Jean-François Dupeyron qui a pour lui l’authenticité d’une démarche sourcilleuse d’analyse sans hiérarchie dogmatique. Son inventaire de la pensée critique du temps rend à chacun son dû, son parcours, ses engagements antérieurs et ses fonctions. C’est alors que l’improbable du moment permet de penser une société possiblement autre qui impliquerait chaque institution, chaque segment de la société. Les idéologies porteuses de ce meccano de la pensée traversent des débats de « sortie du marxisme » et l’apport des Anglo-Saxons. Le temps de la réflexion est donc aussi celui de notre société qui tend à saisir « la multitude » dans son conatus spinoziste, et ses interrogations sont parfois proches de ce qui s’entend chez Frédéric Lordon.

Jean-François Dupeyron ne cesse de solliciter ce qui situe le social dans la dépendance des tendances émancipatrices soumises au poids des autorités et à l’indifférence de la société globale. Ainsi va le réexamen des appartenances. Passons sur ce qui nous égare, quand la production des témoins et commentateurs, des historiens et des polémistes, n’est citée que par la dernière édition, ce qui remet toute généalogie de la pensée dans une subreptice anarchie. Le livre est suffisamment explicite pour être utile, posant d’entrée de jeu les trois obstacles que représentent les légendes noires, rouges et tricolores avant d’approcher, tableaux à l’appui, tout ce moment d’action collective transgressive qui n’est pas que lutte de classe mais bien lutte plébéienne s’auto-organisant selon les nécessités et sans aucune connotation péjorative.

Bien sûr, revenir sur le poids des métiers et de la défense corporatiste ou même nationale dans un cadre de proximité n’entame en rien la dimension sociale ou révolutionnaire des phénomènes. Il est en revanche cavalier de passer par la dernière publication anglo-saxonne pour définir comme proto-capitaliste l’organisation du travail d’alors quand cela fut traité sans fin par tous les historiens (du XXe siècle) traitant du XIXe siècle, sans faire référence au fort peu connu Rémi Gossez. Disons que cela témoigne de la très saine volonté du politiste de qualifier et de comprendre ce qui rendit possible ce moment de rupture animé de réalisations portées par des travailleurs aux fonctions et aux capacités multiples. L’auteur donne la notice du temps, ses institutions, celle de la Garde nationale et les résultats des élections, arrondissement par arrondissement. Il déploie les thèmes de Jacques Rougerie et chaque hypothèse, chaque constatation aide à penser le réel d’une situation inédite qui excède ce qui se sait.

Réinscrire les faits contrôlés dans leur difficulté à s’établir donne du souffle à cet essai substantiel qui tente de sortir d’une histoire des idées réductrice. Car ce sont bien des forces contradictoires animées d’intentions qui correspondent à des utopies forgées de longue main, toutes présentes et actives, qui s’incarnent par et dans l’événement imprévu. Cela, Jean-François Dupeyron le montre constamment. Parmi tant d’autres personnages, le relieur Eugène Varlin fait trait d’union, non moins que Blanqui l’Enfermé, mais à un tout autre titre, avec toutes les expériences du XIXe siècle, en général trop ignorées du grand public, et par conséquent vrai terreau de chantiers à venir tant elles furent riches d’inventions, d’expériences, de modèles, car c’est là que se forgèrent les conditions de possibilité de ce qui survint. Varlin était à l’œuvre dans les Marmites, des soupes solidaires et non de charité, qui pouvaient nourrir quotidiennement 8 000 personnes à Paris. Cette figure dit plus que l’échec d’une aurore sans suite marquant la fin des révolutions du XIXe siècle.

Jean-François Dupeyron sait ce qu’on doit de socialiste ou pas à l’AIT, les modérés restant plutôt apolitiques, et les plus proudhoniens effroyablement hostiles aux femmes et au travail des femmes. Le socialisme plus politique côtoie les blanquistes, les libres-penseurs et les républicains. Classés, catalogués, réinscrits dans leurs fonctions au comité central de la Garde nationale ou lors des élections municipales, tous les protagonistes reprennent leur dimension au fil de la combinaison aléatoire des actions possibles. L’urgence de la défense d’un Paris assiégé et, contradictoirement, l’imaginaire d’une proposition nationale d’autonomie pour tous exigent de ne pas s’en tenir aux évidences voisines du stéréotype.

Un siècle et demi plus tard, nous en sommes toujours là, dit la chute du livre de Jean-François Dupeyron. Et, pour qui veut lire et relire la Commune, lisons, relisons, citons… Lissagaray, impérissable monument d’histoire totale. De la Commune, chacun en saura toujours assez pour raconter, à travers elle, son Paris et sa propre convention récitative.

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