Poésie populaire à la Belle Époque

Né en 1867 à Boulogne-sur-Mer d’une Anglaise et d’un professeur de danse qui abandonne rapidement femme et enfant, rudoyé par sa mère, sorti de l’école à 14 ans muni du certificat d’études primaires, échappé à 18 ans vers Paris, Gabriel Randon, qui prendra dix ans plus tard le beau pseudonyme de Jehan-Rictus, traîne dans Paris jusqu’à la trentaine une galère faite de petits boulots et de dèche permanente. Ses deux principaux recueils, Les soliloques du pauvre et Le cœur populaire, sont réunis, avec tout ce qui permet d’en saisir la richesse linguistique.


Jehan-Rictus, Les soliloques du pauvre suivi de Le cœur populaire. Édition de Nathalie Vincent-Munnia. Préface de Patrice Delbourg. Poésie/Gallimard, 400 p., 9,50 €


Chemineau souvent à la rue, maigre et famélique, ce poète par vocation se veut d’abord un classique dont les maîtres sont Victor Hugo, naturellement, puis les parnassiens et les symbolistes. Des rencontres dans le milieu alors effervescent des petites revues (José-Maria de Heredia, Albert Samain, Saint-Pol-Roux) qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, était plutôt accueillant aux artistes sans le sou, permettent à Jehan-Rictus de publier ses premiers vers. Mais c’est quand il décide enfin de miser sur les cabarets pour lesquels il écrit et où il récite des poèmes d’une tout autre inspiration, prolétarienne, qu’il se voit reconnu par la fine fleur de la littérature du temps : Catulle Mendès, Jean Lorrain, Remy de Gourmont, Mallarmé.

Les soliloques du pauvre suivi de Le cœur populaire, de Jehan-Rictus

Portrait de Jehan Rictus par Théophile Steinlen (1914) © Gallica/BnF

On peut s’en étonner. Comment ces intellectuels élitistes, de haut parage, de haute exigence, ont-ils pu reconnaître pour un des leurs l’usager de l’argot des ouvriers parisiens et des prostituées, le contempteur de la bourgeoisie, le sympathisant de deux extrêmes gauches aussi différentes que le socialisme et l’anarchisme ?

C’est que, dans le tohu-bohu vivifiant de ces débuts de la République, la richesse de l’offre politique, esthétique, spirituelle, la virulence des oppositions, le goût de la nouveauté formelle, font du Paris des lettres un laboratoire d’expériences incomparable. Et puis le tout petit milieu de ceux qui s’intéressent à la poésie, fond et forme, bien que profondément bourgeois d’un point de vue social, ne s’en distingue pas moins de la masse des bourgeois assis par une situation économique bien plus précaire, donc par une sensibilité plus grande à la condition du « peuple ».

Or celle-ci est effroyable, surtout à la ville, où le luxe le plus provocant s’étale tandis que, comme l’écrivait déjà Baudelaire un demi-siècle plus tôt, avec sa sensibilité lucide et brutale, « la mortalité » s’étend sur « les faubourgs brumeux ». Le travail abrutissant de douze heures par jour six jours sur sept est considéré partout non seulement comme la condition normale de l’ouvrier, mais surtout comme sa sauvegarde contre le vice, la boisson, la violence, la prostitution des filles, la réduction du sort de la femme exténuée à la production sans joie de moutards morveux victimes des beignes du père qui rentre régulièrement saoul.

Et pourtant, même les poètes à qui leur statut objectif de machines à alimenter une presse foisonnante mais aux tirages minuscules (à moins d’être des héritiers, comme nombre d’entre eux, ou d’avoir un métier comme Mallarmé, ils sont des oiseaux mal perchés) permet d’entrevoir un pan de cette misère, même ces poètes-là ne sont pas loin d’encenser l’époque 1900, celle du progrès, de la fée Électricité qui émerveille tout le monde, cette époque où règne la froufroutante femme 1900 dont le souvenir fera saliver même un rebelle comme Cendrars. Il faut donc un singulier alignement des astres pour qu’une œuvre qui prend uniquement les pauvres et leur malheur pour sujet voie le jour et connaisse le succès.

Les soliloques du pauvre suivi de Le cœur populaire, de Jehan-Rictus

Encore peut-on être assuré que ce succès, dans un temps où l’attention des lettrés se porte comme jamais sur les ressources esthétiques des langages particuliers, voire excentriques ou exotiques (on connaît la passion de Remy de Gourmont, de Huysmans, et avant eux de Baudelaire, pour « le latin mystique », la curiosité des symbolistes pour les français non conventionnels des provinces), se fonde d’abord sur l’emploi que Jehan-Rictus fait de l’argot parisien. Dans ce domaine, exploitant le seul capital que dix ans de trimard au ras du pavé lui ont permis d’amasser, il ne manque pas de science, et les cinquante pages du glossaire de cette édition sont bienvenues, qui recensent et résolvent la plupart des difficultés lexicales des deux recueils principaux de Rictus, Les soliloques du pauvre (1897) et Le cœur populaire (1914) – que l’on peut accompagner de l’excellente édition de son Journal, paru aux éditions Claire Paulhan en 2015.

La lecture de cette langue verte est du reste bien facilitée par le paradoxal souci du poète pour la réception par la bourgeoisie de ses textes destinés d’abord à être récités, par lui ou par d’autres, devant un public de riches ou de semi-riches oisifs ravis de s’encanailler au Chat noir d’Aristide Bruant, ou à être transformés en chansons (la dernière année de sa vie, en 1933, il est au répertoire de la grande chanteuse réaliste Marie Dubas).

Comme il revendique à juste titre son statut de poète et non pas de chansonnier, que les modèles de ses débuts pratiquent le haut langage parnassien ou symboliste, Jehan-Rictus ne plaisante pas avec la rigueur rythmique et syntaxique de l’octosyllabe, dans le maniement duquel il se révèle virtuose. Il ne faut donc que peu de temps au lecteur d’aujourd’hui pour s’accoutumer à son usage presque systématique des abréviations, de la prononciation figurée (parisienne) de certains mots courants, de l’apocope, de la contraction.

Le fond de cette poésie souvent poissarde, parfois étrangement marquée par certain souci d’élégance (ce que mon maître en linguistique Georges Gougenheim appelait « la loi du parler supérieur »), c’est la lutte des classes, l’opposition frontale entre nantis et va-nu-pieds (le thème des ribouis, des grolles, des godillots, des « flaquants » troués est omniprésent, car le pauvre est d’abord un marcheur cherchant désespérément un gîte). Des appels au renversement de l’ordre social, à la révolution des « pov’bougres » comme dit Anatole France dans L’île des pingouins (1908), affleurent parfois mais ce sont des accents de rage sensibles au climat d’anarchisme insurrectionnel de ces années agitées qui s’y font entendre, plutôt que l’écho de théories socialistes bien étayées.

Les soliloques du pauvre suivi de Le cœur populaire, de Jehan-Rictus

Dessin de Théophile Steinlen pour « Les Soliloques du Pauvre » (1903) © Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet

Comment en serait-il autrement ? Jehan-Rictus n’est pas un penseur mais un témoin bien embouché, véhément et talentueux, d’une situation qu’un retour à la compassion évangélique de Jésus pourrait résoudre (voir la très éloquente suite, mais aussi très proche d’un christianisme social modéré, du « Revenant » dans Les soliloques du pauvre, pages 77 à 107) ou comment diluer la revendication politique dans un recours à l’inusable Messie.

On ne se montrera donc pas trop surpris par l’évolution de cette poésie, au départ authentiquement subversive, vers un conformisme remplaçant la révolte légitime des dominés par la croyance dans les pouvoirs rédempteurs de l’hygiène, comme en fait foi le très curieux « Conseils », dernier poème du recueil tardif Le cœur populaire, où le poète enjoint à l’ouvrier, certes puant à cette époque où l’eau manque dans les taudis, de se convertir à une trempette au moins hebdomadaire.

Texte qui en somme pourrait se résumer ainsi : lave-toi les pieds (et le reste, détails peu ragoûtants à l’appui) et tu sortiras de ta condition d’esclave. C’est un peu court et, il faut bien le dire, peu sympathique. Lisez ce zèbre pour sa langue riche et fleurie, son idéologie schlingue un peu le paternalisme et la sacristie.

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