Nostalgie nomade

Parias est le nouveau roman de Mbarek Ould Beyrouk, journaliste et écrivain mauritanien écrivant en langue française. Comme dans ses précédents récits, parus entre autres aux éditions tunisiennes Elyzad, ses personnages subissent les métamorphoses de la Mauritanie contemporaine, pays souvent méconnu où s’affrontent encore les traditions du désert et les mutations induites par une urbanisation inexorable.


Mbarek Ould Beyrouk, Parias. Sabine Wespieser, 184 p., 18 €


Quelque part au milieu du roman de Beyrouk, un de ces personnages, se remémorant sa vie passée, se lamente : « nous avons été trop heureux ce soir-là et, les jours et les mois qui ont suivi, nous nous sommes précipités sur le grand méchoui de l’amour, nous avons avalé de trop grosses bouchées de félicité, et nous avons peut-être consommé là toute notre ration de bonheur ». Ces quelques lignes expriment toute la beauté triste d’un livre qui tourne autour du destin de deux personnages, un père et son fils : deux êtres perdus, condamnés au souvenir d’un passé heureux et révolu.

Nous découvrons tout d’abord le « père », un bédouin qui écrit à sa femme. Dans son long épanchement, il explique comment, par amour pour cette fille de la ville en quête d’ascension sociale, il lui a menti et lui a caché ses origines nomades. Nous voici dans l’intimité de cet homme du désert qui éprouve de la honte et tente de gommer son identité. Sa femme et sa belle-famille le regardent de haut, son beau-frère le traite comme un vulgaire imposteur. Mais, au fil des pages, c’est quelque chose de plus grave qui se dessine : cet homme qui confesse ses erreurs et pleure le bonheur qu’il a perdu se trouve en prison. Cette femme semble, elle, avoir disparu.

Alors que le père tente de reconstituer le récit de sa vie depuis sa cellule, son fils, qu’on devine à peine adolescent, doit apprendre à vivre sans ses parents. Au fil des chapitres, les trajectoires du père et du fils contrastent tant dans la forme que dans le fond. Si le monologue paternel s’apparente à la longue élégie d’un homme qui tente de faire taire ses démons, le récit de son fils prend des allures de roman d’apprentissage, avec pour thèmes centraux la sortie de l’enfance, la perte de l’innocence, la difficile entrée dans la société. Se joue aussi autour de ce fils la question d’une identité familiale douloureuse et partagée entre le nomadisme et la sédentarité.

Parias, de Mbarek Ould Beyrouk : nostalgie nomade

Mbarek Ould Beyrouk © D. R.

Les récits du père et du fils ont en commun de nous montrer toute la violence d’une société en transition. Une bonne partie du récit se déroule dans un quartier pauvre désigné par un code administratif, « PK7 », une appellation qui ne fait que déshumaniser un peu plus cette vie urbaine faite de violences physiques et symboliques. Même si l’on devine qu’il s’agit de Nouakchott, la capitale mauritanienne, où un cimetière porte ce nom de PK7, aucun nom n’est donné. Même le nom du pays est absent du roman.

C’est d’ailleurs une des marques stylistiques de Beyrouk : tout dans les récits du père et du fils est suggéré, rien n’est affirmé. Il est question de déviance, d’une folie qui habite le père mais nous n’en savons que peu de chose. Ce protagoniste ne dit-il pas à plusieurs reprises qu’aimer une femme comme il a pu aimer sa compagne n’est pas un sentiment naturel mais relève de la folie ? Cette femme, objet de cristallisation que le mari comme le fils ne cessent d’admirer pour sa beauté éblouissante, apparaît entre les lignes comme une figure ambivalente : une femme préoccupée, voire obsédée, par son statut social, distante avec ses enfants et accueillant des hommes chez elle lorsque son mari part travailler à l’étranger.

Bientôt, une violence sourde imprègne le texte. Nous sentons, nous savons que ces personnages ont vécu une tragédie qui a brisé leurs vies, mais elle ne nous est suggérée que par l’intermédiaire de ses conséquences, irréversibles. Il faut attendre le milieu du livre pour que cette tragédie prenne forme, et nous surprenne. La description de la nuit où « ça » s’est passé, comme dit le fils, est glaçante.

Face à cette violence, le père comme le fils tentent de se réfugier dans la magie, à commencer par celle des rêves : le père se remémore les siens comme des épisodes véritables de sa vie passée tandis que, en ce qui concerne le moment où « ça » s’est passé, son fils n’a d’autre souvenir que le rêve qu’il fit cette nuit-là. On retrouve aussi dans le récit le monde imaginaire des djinns, ces créatures surnaturelles propres à la mythologie arabe.

En ce sens, le mode de vie bédouin devient un élément rassurant et familier face à l’hostilité de l’environnement urbain. Car, au-delà de ce drame familial, le récit de Beyrouk prend des airs de fable sociale sur la Mauritanie contemporaine. Les « parias » du titre sont les bédouins, ces populations nomades en voie d’extinction et qui tentent coûte que coûte de préserver les vestiges de leur identité. Sans tomber dans le didactisme des manuels d’histoire, Beyrouk décrit une société fracturée entre ses populations du désert et celles vivant depuis plusieurs générations en milieu urbain.

Dans la cité anonyme, le fils est livré à lui-même, dans la violence physique et symbolique qui régit la vie de son quartier. C’est aussi cette cité, et les aspirations de réussite urbaine, qui semblent avoir mené le père à la folie, qui l’ont arraché à son bonheur. Le roman de Beyrouk dévoile beaucoup de choses sur la Mauritanie mais il a une portée plus vaste. Sans faire apparaître aucun nom, dans un espace réduit au maximum, Parias constitue une parabole sur le nomade et les effets de sa sédentarisation forcée.


Cet article a été publié sur Mediapart.