Le dictionnaire comme livre de combat

Présentant son livre Des mots et des mondes : Dictionnaires, encyclopédies, grammaires, nomenclatures (1991), Henri Meschonnic contestait « l’idée qui veut que les dictionnaires soient des ouvrages didactiques, objectifs, neutres » et soulignait que beaucoup sont en réalité « des livres de combat, dont l’humour même n’est pas absent ». Dirigé par Dorian Astor, le nouveau Dictionnaire Nietzsche confirme la thèse de Meschonnic. On peut s’en réjouir. Quelques entrées inattendues surprennent. D’autres, qui ne sauraient manquer dans un tel dictionnaire (que dirait-on si l’on ne trouvait pas « Surhumain » ou « Éternel retour » !), démontent quelques idées reçues et ouvrent des perspectives stimulantes.


Dorian Astor (dir.), Dictionnaire Nietzsche. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1 024 p., 32 €


Un brin d’humour (et d’arbitraire) place, dans cette somme nietzschéenne, juste après Épicure un roi goth mort en 376 dans une bataille avec les Huns, Ermanaric, à qui Nietzsche, pendant ses années au lycée de Pforta (voir l’entrée « Pforta »), consacra une étude, un poème de deux cents vers et (nous apprend l’article « Musique de Nietzsche ») un poème symphonique, version piano à quatre mains (1861-1862), suivie en 1865 d’une ébauche d’opéra. Ce coq-à-l’âne, sans doute délibéré, nous rappelle que tout dictionnaire est le résultat de choix plus ou moins contingents. Si l’on compare ce nouveau Dictionnaire Nietzsche au Nietzsche-Lexikon publié en 2009 sous la direction de Christian Niemeyer, on aperçoit autant de différences que de ressemblances. Pas d’article « Ermanaric » dans le Lexikon, mais pas non plus d’article « Guyau, Jean-Marie », alors que le Dictionnaire accorde un développement substantiel à l’auteur d’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction que Nietzsche lut en 1885. En revanche, le Lexikon comporte une entrée « Idiot », qui part de Dostoïevski pour arriver à Jésus et qu’on ne trouve pas dans le Dictionnaire.

On n’a pas l’habitude, quand on consulte un dictionnaire, de regarder la préface. Dans le cas de ce Dictionnaire Nietzsche, la lecture de l’avant-propos du maître d’œuvre, Dorian Astor, est pourtant recommandée. Le paradoxe de l’entreprise y fait l’objet d’une lucide (auto-)analyse : « Un dictionnaire a toujours quelque chose de cette “abrupte uniformité d’un columbarium romain” dont parle Nietzsche dans Vérité et mensonge… On place et ordonne les noms dans de petites niches comme s’ils étaient des urnes cinéraires. On évoque leur histoire, on en rappelle les origines, les usages et les buts – et l’on croit ainsi les avoir expliqués. »

Dorian Astor, Dictionnaire Nietzsche, Bouquins

Friedrich Nietzsche, par Edvard Munch (1906)

Comment ne pas dévitaliser Nietzsche quand on le soumet à « la tendance taxinomique, quasi taxidermique, de tout dictionnaire » ? Après tout, l’ordre alphabétique, qui déjoue l’ordre systématique, ne convient pas si mal à un philosophe antisystématique. Dorian Astor cite le fragment posthume de l’automne 1887 : « Je ne suis pas assez borné pour un système – pas même pour mon système. » Depuis la publication des Œuvres philosophiques complètes de Nietzsche par les soins de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, à qui le Dictionnaire consacre des articles fort instructifs, on s’est habitué à cette vision d’un Nietzsche non systématique (voir l’article « Système »), nouvelle tradition interprétative opposée à la vision du prophète de la volonté de puissance. L’histoire de ce montage à la fois désordonné et idéologiquement orienté de fragments posthumes qui a trop longtemps fait autorité est récapitulée dans l’article « Volonté de puissance ».

Il reste que la méthode philologique et critique appliquée par Colli et Montinari au corpus des textes nietzschéens, cette « méthode rigoureuse », permet « l’établissement et l’émendation des textes, accompagnés de leur explication » (Humain, trop humain, I, § 270 « L’art de lire »), à laquelle Nietzsche est revenu après sa période wagnérienne métaphysique et artiste, restitue aux lecteurs la possibilité de bien lire mais n’indique pas la bonne lecture. Si elle l’avait fait, l’édition de Colli et Montinari aurait répété l’erreur du premier Nietzsche qu’analyse le passionnant article « Philologue, philologie » : « La rénovation de la philologie dans l’esprit de la philosophie avait échoué. Nietzsche le reconnut en abandonnant sa chaire de Bâle. Il tentera désormais un scénario inverse : rénover la philosophie à partir du potentiel critique de la philologie. »

Admettre le caractère antisystématique du projet « perspectiviste » de Nietzsche (voir l’article « Perspective, perspectivisme ») ne conduit pas à considérer ses textes comme la prolifération de points de vue éparpillés, ni à concevoir le dictionnaire Nietzsche comme une série d’articles qui ne devrait son apparence de cohésion qu’à l’ordre alphabétique. La difficulté apparaît dans l’article « Aphorisme », terme souvent confondu avec celui de fragment. Le perspectivisme ne se réduit pas au fragmentaire. « Vous figurez-vous donc avoir forcément affaire à une œuvre fragmentaire parce qu’on vous la présente (et ne peut que la présenter ainsi) en fragments ? », écrit Nietzsche au § 128 d’Humain, trop humain, II, Opinions et sentences mêlées, intitulé « Contre les myopes ».

Si ce Dictionnaire Nietzsche est une réussite, c’est qu’il ne cherche pas à compenser l’effet d’éparpillement que produit tout dictionnaire en recomposant de belles unités. Les articles les plus stimulants, et ils sont nombreux, sont ceux qui mettent en jeu, à partir d’un mot clé, la pensée nietzschéenne qui, pour citer celui qui porte le titre « Un, unité », est « une pensée du multiple qui se garde de simplifier et de falsifier la réalité pour la ramener à des unités plus aisées à comprendre et à manipuler, et s’efforce d’en élaborer une interprétation plus fidèle et plus probe ».

Jacques Le Rider

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