Les asiles de la lagune

Devenue un sujet classique très documenté, la peste à Venise a sollicité le cinéma car rien n’est plus porteur de fantasmes et d’émotions que le fléau de Dieu en des lieux si photogéniques. La peinture du Tintoret en l’église de la Scuola San Rocco, l’église de la Salute et les lazarets appartiennent à notre culture visuelle. Aussi est-ce un bonheur de tomber sur le très savant catalogue de la très riche exposition de 1977 du Museo della Citta. La peste et ses peurs ont en effet restructuré un pouvoir politique et des pratiques qui dépassent le folklore de carnaval dont les masques aux longs nez figurent des médecins soucieux de se protéger des miasmes mortels par des potions odoriférantes.


Venezia e la peste, 1348-1797. Comune di Venezia, Assessorato alla cultura e belle arti, Marsilio editori, 380 p. (catalogue publié en 1979)


Les curiosités et perspectives de la fin des trente glorieuses n’étaient pas exactement les mêmes que les nôtres au temps du coronavirus, et la mondialisation des épidémies semblait caduque. On savait déjà ce que la science archéologique la plus récente n’a fait que confirmer, à savoir que la diffusion des pandémies n’épargnait pas le Sud Sahara ou en provenait même. L’importance des chapitres consacrés aux lazarets, agrandis, reconstruits, toujours repensés, répondait au souci du temps : plutôt que de penser confinement, supprimer ces lieux tant par besoin d’économies de fonctionnement que par idéologie.

Le Foucault de l’Histoire de la folie, évidemment cité, aidait à la mise en place d’un cycle hyperlibéral dont la traduction, en marge de l’exposition, était la fermeture des asiles de la lagune, même si nombre des patients rendus à la rue ne pouvaient ni ne savaient plus vivre ailleurs. De ce moment témoigna le magnifique film de Raymond Depardon intitulé tout simplement San Clemente (1982). En 1983, Mémorandum de la peste. Le fléau d’imaginer de Georges Didi-Huberman (éd. Christian Bourgois) engageait d’autres réflexions que prolonge à sa manière le Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images de Patrick Boucheron (Seuil, 2013) pour un jeu de questions sans réponse.

Les autres outils de l’époque sur la peste, ce spectre qui hanta l’Occident, sont l’énorme thèse de Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens (I La peste dans l’histoire, II Les hommes face à la peste, éd. Mouton, 1975), et l’un de ses prolongements possibles en histoire des mentalités, La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècle (Fayard, 1978) de Jean Delumeau. Une génération plus tard, Frédérique Audouin-Rouzeau, alias Fred Vargas pour ses romans policiers, insista sur la puce, le médiateur indispensable des catastrophes dans Les chemins de la peste. Le rat, la puce et l’homme (Presses universitaires de Rennes), ouvrage publié en 2003, date à laquelle la seconde vague des travaux de Patrice Bourdelais proclamait que les pays développés avaient maîtrisé les contagions, alors que ses travaux initiaux sur le choléra pouvaient s’inscrire dans le sillage des études sur la peste, les pestes.

En naviguant dans le très riche catalogue vénitien, on bénéficie de synthèses qui offrent la quintessence de la pensée historiciste de l’époque. Les parutions sont données dans l’ordre chronologique, d’où il ressort une paralecture très utile de la modification des préoccupations et des auteurs. Quant aux objets qui livrent le statut de la preuve, comme dans tout catalogue, ils permettent le libre jeu de nos propres réactions et la pluralité des approches inhérentes au thème. Le propre de “l’expôt” est de rendre sensible la tension (ou l’apaisement) que procurent les invocations ou les représentations du pire. La présence des recours, les publications savantes ou réglementaires d’époque, donnent le poids du réel, une société et son économie traversées par le souci de la continuation de la vie et de la survie de la cité quand les cadavres sont partout, ce que, tel un exorcisme, le Tintoret étale en l’église San Rocco, en marge de la Scuola, et qu’un Antonio Zanchi, moins connu, impose aussi en une vision d’horreur au Kunsthistorisches Museum de Vienne.

Venise et la peste : les asiles de la lagune

Détail de « La Peste à Venise en 1630 », d’Antonio Zanchi (1666)

Il est intéressant de voir combien est ouverte la fourchette quantitative des morts de 1348. On sait juste que Venise qui dépassait les 100 000 habitants ne les retrouvera que cent cinquante ans plus tard, après être sans doute tombée à moins de 50 000, mais la résilience est forte : les nouveaux arrivants obtiennent bien plus vite que par le passé les privilèges de citoyenneté et de commerce, ils colmatent les brèches, la machine économique repart. Régulièrement, de pareils désastres toujours craints, toujours latents, reprennent. Les théories les plus folles circulent, la peste toucherait davantage les femmes que les hommes, les femmes enceintes que les autres, et surtout – mais on n’en a pas tout à fait conscience – les plus fragiles. Or, des populations de la terre ferme avaient déjà afflué vers Venise en raison de la disette de 1347, ainsi qu’en 1530. On ne croyait pourtant pas aux miasmes et à la transmission aérienne, alors que l’Encyclopédie de Diderot s’en tient encore à ces hypothèses, mais les conduites paniques ont fait des Juifs des boucs émissaires, d’abord selon l’axe rhodano-rhénan. En 1576, ce sont des sodomites que l’on exécute en reprenant les anathèmes vétéro-testamentaires sur la peste comme fléau de Dieu contre des hommes qui ont péché.

On a d’abord relancé à Venise des pratiques ostentatoires et expiatoires de prières ; les patriarches aux grands noms dirigent des semaines de piété avec flagellants, à Saint-Marc ; les particuliers et la dévotion populaire en tiennent davantage pour les saints pré-tridentins, Sébastien avec accessoirement Marthe et Christophe, plus rarement Côme et Damien, des médecins. Dès la peste noire de 1348, le saint Sébastien percé de flèches – celles de la colère divine – devient le bel éphèbe porteur de toute la déréliction du monde, et saint Roch le Montpelliérain, dont on sait moins les aventures, devient parallèlement une figure du malheur et du secours. Parti en pèlerinage à Rome, le jeune homme aurait sauvé par le signe de croix nombre de pestiférés avant d’être lui-même atteint par le mal sur le chemin du retour. Il se serait alors retiré dans un bois pour ne pas contaminer ses congénères, et c’est là qu’un ange l’aurait soigné tandis qu’un chien lui apportait son pain de chaque jour. Revenu à Montpellier, il y serait mort en prison vers 1379, à trente ans, méconnu de ses compatriotes mais reconnu saint en 1629 lors d’une des plus terribles pestes.

Lors du pic de décès, en octobre 1630, Venise a décidé de consacrer une église sur la pointe de la Dogana à la Vierge protectrice (la Santa Maria) della Salute et au Christ rédempteur, ce qui avait déjà été prévu en 1579. Le monument est depuis lors un des symboles de Venise, l’église baroque que l’on voit de loin si l’on arrive de la mer. Désormais, les doges sont davantage mis en scène pour les prières publiques, supplications, actions de grâce et cérémonies annuelles d’une religion civique. Les médailles commémoratives, des monnaies de prestige, récompensent et scellent l’adhésion de nombreux anonymes aux efforts de la cité. Les arts mineurs, des manuscrits enluminés des registres de confrérie, les ciboires, toutes les traces de la vie pieuse autant que séculière, reflètent ces évolutions. Un Titien – qui serait lui-même mort de la peste de 1579, à moins que ce ne soit de vieillesse – pouvait produire en xylographie une vie de saint Roch.

Au XVe siècle, les institutions naissantes de la santé publique, l’ouverture du lazaret (vieux) puis du nouveau, sont portées par un discours de transition entre le Moyen Âge et l’humanisme émergent. Les autorités mettent en garde contre les charlatans vendeurs d’onguents, d’eaux salvatrices ou de prières miraculeuses mais le thériaque aux ingrédients multiples et mirifiques, dont la peau de vipère, persiste à Venise comme partout en Europe. Nonobstant, le système de santé est très remarquable. Sous l’autorité des procureurs, des personnages puissants et respectés sont chargés de tout contrôler : les cimetières, les lazarets, la prostitution, les auberges et les hôtels, aidés par des auxiliaires de quartier toujours en binôme, l’un pris dans la noblesse et l’autre chez les popolari, ce qui n’excluait d’ailleurs pas les bouches de délation, où chacun pouvait déposer anonymement.

Le contrôle civique de tous par tous maintint une république aristocratique là où Rome ne s’était maintenue que par la force de ses armées. Cela donna à réfléchir aux théoriciens de la science politique. Les médecins, qui ne juraient que par Galien et les humeurs, comme chez Molière, durent appliquer la loi, déclarer les cas avérés ; quitte à parfois polémiquer, ils respectaient les consignes. Le clergé aussi dut s’en tenir à la gestion des sacrements pour tous qu’exigeait le patriarche, même si l’abondance des morts et les risques de contagion obligeaient à creuser des fosses communes hors la ville où, sans exception, les cadavres sont enfouis sous des couches de sable, de terre et de chaux vive. Une pierre signale que des Juifs furent enterrés en 1630.

On peut dire qu’après la sidération de 1348 le monde « moderne » des historiens, celui qui irait de la peste de 1484 à 1797, s’est mis en place par celle-ci. Venise, peu déterminée par l’Atlantique qui prend sa dimension américaine, s’en tient à une administration d’esprit civique qui ne veut rien céder à Rome. L’exposition de 1977 a eu le mérite de montrer le faisceau de pratiques culturelles et un très grand nombre d’œuvres dispersées que l’on ne regarde guère, car on ne retient que les horreurs paroxystiques de la représentation de la mort. Leur interprétation encore très commandée par la dichotomie que l’on pensait naturelle entre élites et peuple est induite de la variété des objets présentés, mais cela permet de remettre au centre de la contradiction du bon gouvernement la situation de catastrophe. C’est alors qu’une culture de la prudence et de l’intercession divine et humaine place le civisme entre la foi et l’espérance, et non plus dans la générosité de la charité, ce qui n’est pas peu politique.

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