La célébration des pitres

Depuis vingt ans, Pierre Senges élabore une contre-encyclopédie jubilatoire qui met du poil à gratter dans les certitudes et les idées reçues du savoir et de la littérature. Il a, entre autres, réfuté l’existence de l’Amérique, poursuivi les dessins de Kafka et les aphorismes de Lichtenberg, donné une suite à Macbeth, une autre à Moby Dick. Projectiles au sens propre, sans doute le livre le moins sinistre de ce début de décennie, s’attaque enfin à un sujet sérieux : un lancer de tarte à la crème a-t-il un sens ?


Pierre Senges, Projectiles au sens propre. Verticales, 168 p., 16,50 €


En faisant du capitaine Achab un acteur (dans Achab (séquelles), Verticales, 2015) ou en inventant les carnets de Gordon McGuffin (avec Nicolas de Crécy, Futuropolis, 2009), Pierre Senges avait déjà mis du cinéma dans ses ouvrages. Il avait aussi consacré un beau livre à l’idiotie (L’idiot et les hommes de paroles, Bayard, 2005). Projectiles au sens propre – l’auteur a au moins l’art du titre – se place au croisement de ces deux thématiques, en partant d’une phrase de Stan Laurel, débobinée avec une patience de détective, une méticulosité d’horloger et, surtout, un sens exceptionnel de la digression et de la parodie. « On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens », aurait dit le compère d’Oliver Hardy, en référence à leur film La bataille du siècle, chef-d’œuvre burlesque du muet réalisé par Clyde Bruckman en 1927, qui part d’un piètre combat de boxe pour finir en apothéose d’entartages.

Il y a un plaisir immédiat à croire ce narrateur qui nous chatouille, nous titille, à le laisser nous embobiner par son aplomb d’obsessionnel, ses notes de bas de page maniaques (on a rarement vu un livre finir par un renvoi), sa bavardise démesurée, sa virtuosité dans le raisonnement poussé à bout, dans l’humour à le déplier. Peu importe que Laurel l’ait dit ou non. On peut aussi aimer et défendre l’idée d’une phrase rendue nécessaire par un livre. Comme Beckett donnait les règles de fabrication de certaines de ses proses, les règles de leur jeu, Pierre Senges donne le programme de son texte-pari : « L’objet du présent ouvrage est de justifier l’affirmation de Stan Laurel – ou bien encore la réfuter, selon la tournure des choses, selon ce qu’on trouvera à se mettre sous la dent ».

Pierre Senges, Projectiles au sens propre

Pierre Senges © Jean-Luc Bertini

S’ensuit une variation épatante, qui aurait pu tout aussi bien être une histoire des pistolets à eau ou une enquête sur les monnaies en chocolat. Ce trompe-l’œil-là possède une richesse de sens supplémentaire : équivalent de la gifle, la tarte à la crème est aussi synonyme de la stupidité, de la facilité – variante de « c’est pas du gâteau » –, de la bêtise des poncifs et marronniers. Dans le contexte d’Hollywood, elle devient la métonymie d’un art détraqué, engagé dans une surenchère de signification et de mimèsis : cet art qui a la « manie de détourner l’objet pour en faire un accessoire ». Le studio et le décor forment un espace de jeu où, dans l’objectif rigoureusement atteint de mener une bataille pour de faux, les objets réels sont au service de la fiction, autre nom de la blague. La Los Angeles Cream Pie Company fournit les munitions de pacotille. Comme le cinéma, Pierre Senges pratique l’art du détournement : de l’enquête, qui n’aboutit pas, et de la collection, qui déborde.

Dans cette comédie du savoir et de la raison – la tarte à la crème fut l’un des motifs de la controverse autour de L’École des femmes de Molière, ce que ne mentionne pas notre narrateur, qui tient pour acquise la légende de sa création par Nicolas Fouquet à la même époque –, Pierre Senges érige l’accumulation en principe d’écriture, épuisant le commentaire des sens hypothétiques des molles et grasses pies. Il finit par mettre en pièces la phrase de Stan Laurel, et c’est là que ce livre aérien, inattendu et désopilant – à l’opposé de sa couverture, effroyable – prend une dimension démonstrative et satirique forte, tout en n’oubliant jamais son dixième degré.

À rebours de son propre temps – la diatribe contre les « mystiques » ou amateurs de méditation est une rareté –, Projectiles au sens propre bataille avec les armes du mot d’esprit contre les faux intellectualismes. Pour instruire le procès potache des faiseurs de signification, en redoublant toujours la logique (« parce qu’après tout prétendre l’existence d’une signification doit avoir aussi sa signification »), le livre fait l’hypothèse de l’emploi de « significateurs » sur les plateaux de tournage. Le muet étant à l’histoire du cinéma ce que le ballon dirigeable est à celle de l’aéronautique, ces personnages ne durèrent qu’un temps. On peut raisonnablement penser qu’ils eurent néanmoins de beaux et nombreux héritiers : emberlificoteurs de toute sorte, chercheurs de poux, fats, idiots utiles, haut-parleurs d’idées reçues. Projectiles au sens propre se nourrit de colère flaubertienne, mais s’élève par la célébration des pitres, qui sont rarement les vainqueurs des batailles, de tartes à la crème ou plus.

Pierre Senges, Projectiles au sens propre

C’est bien parce qu’il se suffit à lui-même que l’événement d’un vol plané de tarte à la crème peut être absolument fascinant, « un objet de spéculation, peut-être même d’escroquerie, une raison de rêver », comme il est dit à propos de la deuxième bobine de La bataille du siècle, soi-disant perdue et recherchée comme le Graal. Chercher ce que signifie chaque tarte – y compris celle dont Laurel, sur les conseils de Hardy, se débarrasse par terre comme d’un bâton de dynamite de bande dessinée prêt à exploser –, c’est aller contre le « bonheur de l’insignifiance », se lamente le narrateur nostalgique et désabusé… lui-même, toutefois, engagé dans un processus de recherche délirant et autodestructeur.

En réfutant Laurel, Pierre Senges nourrit notre contemplation de l’insensé, à quoi pourrait  ressembler le monde extérieur au studio : une foule humaine rassemblée pour se jeter des gâteaux à la figure, d’un point à un autre d’un décor de carton-pâte ; des individus dont le seul rôle est de « figurer » là pour en recevoir. Quelque chose de radicalement libre émane de La bataille du siècle comme de Projectiles au sens propre. L’entendement abdique, le sens échappe, le plaisir en est décuplé. Le livre produit sa propre énergie comique, redoublant sa source initiale par une ventriloquerie qui joue le jeu du littéralisme, ou plutôt fait semblant.

La démonstration n’est jamais autant « premier degré » et fonctionne par renversement systématique : « Il faudrait oublier quelque temps (une saison de théâtre) la sagesse du pitre et son véritable vieux fond caché de gravité pour s’abandonner à la pitrerie pitre, à la farce farce, au premier degré délicieux de la pantalonnade sans chercher immédiatement derrière un artisan inquiet ou un néoplatonicien […] Parce que ne pas connaître entièrement, ne pas vraiment saisir, pourrait bien être une forme d’élégance, vous savez ». L’affaire est donc grave, et nos temps très sérieux.

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