Trier les vies

La catastrophe sanitaire commence quand les besoins excèdent les ressources disponibles. On entre alors dans un régime d’urgence qui oblige à choisir. Dans Qui vivra, qui mourra (2015), Frédérique Leichter-Flack explique comment ces difficiles questions d’éthique médicale sont prises en charge par les fictions et la littérature, qui ne leur apportent pas de réponses mais des éléments pour les penser et pour en apprivoiser le tragique.


Frédérique Leichter-Flack, Qui vivra, qui mourra. Quand on ne peut pas sauver tout le monde. Albin Michel, 208 p., 16 € (publié en 2015)


Frédérique Leichter-Flack, professeure à Nanterre et à Sciences Po, est membre du comité d’éthique du CNRS. Elle est spécialiste des questions d’éthique médicale et ses travaux nouent étroitement les problèmes de morale et de justice, tout en prenant appui sur la littérature considérée comme « laboratoire des cas de conscience », selon le beau titre de son premier livre (Alma, 2012). École de la nuance, la littérature ne permet pas toujours de dépasser le conflit intérieur, mais elle invite au débat et le maintient vivant, dans sa complexité.

Beaucoup de fictions contemporaines – livres pour adolescents, films, jeux vidéo – présentent des contextes où le héros ou l’héroïne sont placés en situation de survie. De Hunger Games à Fortnite et l’ensemble des jeux de Battle Royale, la survie est même étroitement dépendante de la disparition, voire de l’élimination, de compagnons devenus des adversaires. Ces univers sont fondés sur la concurrence mortelle pour la survie. Ils obligent souvent le lecteur ou le joueur à ressentir deux émotions contradictoires ou difficilement compatibles : l’effroi devant un système immoral, qui implique l’élimination promue au rang de règle du jeu, et la pulsion de survie qui fait néanmoins désirer la mort des autres pour pouvoir rester en vie, gagner, faire en sorte que l’héroïne à laquelle on s’est identifié (Hunger Games) reste en vie. Ils jouent même de cette ambivalence, qui est une manière confortable de contourner la difficulté morale.

Frédérique Leichter-Flack, Qui vivra, qui mourra. Quand on ne peut pas sauver tout le monde

Cet imaginaire contemporain accompagne les angoisses d’une époque travaillée par l’inquiétude sur la survie de l’humanité et même de la planète. Ces angoisses se traduisent politiquement au quotidien par l’inquiétude sur le partage des ressources ; et plus généralement par l’anticipation de la catastrophe (pandémique ou environnementale). Maintenant que nous sommes confrontés concrètement à un désastre épidémique, qui contraint près de la moitié des humains vivant sur la Terre à la réclusion, les questions concrètes posées par la survie – qui doit vivre quand tout le monde ne peut pas vivre ? qui sauver quand on ne peut pas sauver tout le monde ? – deviennent cruciales. Ce n’est plus un jeu où l’on peut se consoler avec le plaisir de gagner.

Frédérique Leichter-Flack avait bien pris soin de ne pas mettre de point d’interrogation dans son titre. « Qui vivra, qui mourra » est d’abord dans son livre un problème, avant d’être une question à laquelle on serait sommé de répondre. Mais aujourd’hui, cette question, « qui a priorité pour vivre, quand tout le monde ne peut pas vivre ? », des médecins se la posent tous les jours. Comment faire avec l’afflux de malades dans des hôpitaux débordés, qui soudain manquent de tout, de place, de personnel, de matériel ? Mais des experts aussi se la posent, en réfléchissant avec les ressources de la théorie de la justice. Tout un chacun se la pose, c’est une question qui est dans toutes les têtes. Mais tout le monde, chacun à sa place, n’y répond pas de la même façon.

La réponse pragmatique du corps médical n’est pas forcément bien reçue par le grand public. Trier les vies apparaît à beaucoup comme un scandale absolu alors que, pour un médecin, le choix peut être difficile et angoissant mais sa nécessité n’est pas remise en cause : il faut choisir qui soigner pour continuer à soigner. Dans un contexte de pénurie (et quelles que soient les responsabilités qu’on attribue aux politiques de compression budgétaire et d’absence d’anticipation dans l’organisation de cette pénurie), la priorité obéit à un principe d’efficacité. Pour les familles, cette décision apparaît le plus souvent comme injuste. La difficulté morale et le préjudice subi par certains ne sont pas réparés par le principe d’efficience. Ces questions ont été étudiées par certains ouvrages d’éthique médicale, par exemple celui de Guillaume Lachenal, Céline Lefèvre et Vinh-Kim Nguyen (éd.), La médecine du tri. Histoire, éthique, anthropologie (PUF, 2014).

C’est là que Frédérique Leichter-Flack, elle, fait intervenir la littérature pour nous rappeler les termes du conflit tragique et nous aider à l’affronter. Il y a dans la littérature des situations verrouillées dans lesquelles les ressources de la morale habituelle sont insuffisantes. Il faut alors affronter le conflit comme tel ainsi que l’enjeu éthique de ne pas avoir à choisir entre le bien et le mal, comme dans la morale habituelle, mais entre le mal et le mal (sans qu’il y ait nécessairement une responsabilité malveillante ou perverse derrière). L’éthique des naufrages et la priorisation des vies dans ce contexte (dont certains principes deviennent, pour un temps, presque statutaires, comme autrefois « les femmes et les enfants d’abord ! ») mettent au jour la violence et la terreur de ces situations. Mais c’est dans les œuvres-témoignages de la violence extrême que Frédérique Leichter-Flack trouve des ressources pour penser autrement cet impossible tragique et surtout pour ne pas céder à ce qui accompagne bien souvent la perception des situations tragiques : la fatalité, la grâce, l’élection, la punition, qui viennent relayer, dans leur grande imprécision sacrée, la stupeur et l’incompréhension.

Frédérique Leichter-Flack, Qui vivra, qui mourra. Quand on ne peut pas sauver tout le monde

La Garde Nationale de Louisiane effectuent des tests Covid-19 (26 mars 2020) © U.S. Air Force National Guard/Toby Valadie

Dans le roman-témoignage de David Rousset, Les jours de notre mort, le dilemme est présent dans le dialogue des médecins trieurs, mais aussi dans les procédures d’échanges de victimes organisées par la Résistance au sein du camp de Buchenwald. Sonia Combe (dans Une vie contre une autre. Échange de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald, Fayard, 2014) a travaillé sur ces actions très problématiques : il s’agissait en effet, sur les listes de condamnés mises au point par les nazis, de remplacer un numéro par un autre juste avant le départ en transport. Sauver une vie signifiait alors concrètement en sacrifier une autre. Quand on ne peut pas sauver tout le monde, comme le dit à un autre l’un des personnages du roman, le critère doit être politique. Frédérique Leichter-Flack revient sur toutes ces situations (en particulier, celle des ghettos) où il faut faire des listes et où certains ont pensé être plus justes en entreprenant de sauver quelques-uns plutôt que de risquer d’être justes en n’épargnant personne.

Mais c’est surtout chez Primo Levi que l’autrice trouve une voie d’approche ou de pensée de ces problèmes avec lesquels il est si difficile de composer. À la fin de Si c’est un homme, Levi raconte comment il a pu survivre alors qu’il fut laissé dans le camp avec quelques centaines de personnes trop faibles pour être emmenées par les Allemands dans la marche forcée de l’évacuation du camp. Il se confine avec deux autres malades dans un abri barricadé, et ils doivent leur survie au fait de ne pas partager leurs maigres ressources avec les autres. Alors que ce passage a pu être lu comme ambigu moralement, Levi estime que ces dix jours ont été au contraire le moment d’une humanité retrouvée dans la solidarité. Sauver dix vies était préférable à les supprimer toutes. Même s’il y a une honte du survivant, que l’œuvre de Primo Levi a pleinement prise en charge, il est tout à fait injuste de reprocher à quelqu’un d’avoir survécu. Il faut plutôt comprendre son expérience comme l’expression de la nécessité d’une troisième voie : « Si Primo Levi fait l’effort de distinguer, dans la population des détenus du camp, les deux catégories des “sommersi” et des “salvati”, des noyés et des sauvés, c’est pour éveiller à la nécessité de construire des sociétés politiques où cette distinction ne servirait plus, où les qualités et compétences favorables ou défavorables à la survie dans le camp pourraient laisser place à d’autres types de relations et contributions sociales. »

Il est évident que la position de Frédérique Leichter-Flack, dans son essai, comme dans la tribune qu’elle a publiée dans Le Monde au commencement de la crise, la porte vers un certain pragmatisme. Elle rappelle notamment qu’un des personnages de David Rousset, dans Les jours de notre mort, voit dans la priorisation des vies un processus, certes extrême, mais dans la continuité d’une échelle de priorité des soins et des vies repérable dans le contexte ordinaire. En France, on a eu la bonne idée, après la Seconde Guerre mondiale, de soustraire en partie la médecine au jeu du marché, ce qui pouvait être une façon d’égaliser les vies, d’en finir au moins en partie avec cette échelle. Les politiques successives de destruction de cette médecine pour tous (qui ont culminé ces derniers temps) vont devoir, une fois l’urgence passée, s’interroger sur les effets de leur action.

Car, si maintenant la question « qui vivra, qui mourra » comporte bien un point d’interrogation, ce n’est pas simplement à cause d’une catastrophe épidémique inattendue qui mettrait face à une situation à laquelle on ne peut rien, comme dans le cas d’un naufrage ; c’est aussi parce que les priorités du marché ont contribué à réinstaller des inégalités profondes. On peut espérer que les équipes médicales sauront toujours trouver des solutions créatives pour faire jouer ensemble les principes d’équité et d’efficience. Mais on peut douter que la communauté se relève aisément d’avoir dû renouer avec le modèle tragique, alors même qu’une troisième voie, de prévision, d’accueil et de relative égalité, aurait été possible.

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