La littérature est encore politique

La publication posthume des Portes de Thèbes, le dernier récit de Mathieu Riboulet, disparu il y a deux ans, prolonge une voix qui prend corps dans le monde contemporain, bouscule la manière dont on envisage la langue, les évènements qui nous assaillent, et réaffirme la force politique nécessaire de la littérature. Un volume collectif lui rend également hommage.


Mathieu Riboulet, Les portes de Thèbes. Éclats de l’année deux mille quinze. Verdier, 80 p., 12,50 €

Compagnies de Mathieu Riboulet. Verdier, 128 p., 14,50 €


L’ultime livre de Mathieu Riboulet est comme une plante rase avec beaucoup de racines par dessous. Bref, dense, par moments quelque peu opaque, ardu à démêler, il dit tout ce qui compte, aura compté, pour un écrivain discret et pour tout dire étrange. Il paraît presque deux ans après la disparition de son auteur et réunit les fils d’une œuvre commencée sous les auspices de Maurice Nadeau dans les années 1990. On y perçoit une continuité, une cohérence, un parcours d’écriture qui déploie, par toutes sortes de moyens, un sentiment profond de l’absence et du manque, d’une perte irrémédiable, d’un effritement de l’humanité, que seule la littérature et la langue peuvent combler. De là à dire que c’est une œuvre testamentaire, il n’y a qu’un pas.

En tout cas, il s’y exprime, avec une grande force, l’angoisse de la fin, l’ombre de la disparition. Les portes de Thèbes est un récit de la mort qui inéluctablement se profile, de la douleur du corps et de l’esprit, d’une angoisse à laquelle tout ce qu’on pense contrevient. L’écrivain est malade, il a un cancer ; il sait qu’il va mourir. Il envisage son corps, la douleur, la disparition, en les inscrivant dans une continuité, dans une filiation des disparitions, dans le sentiment de la fin. Mais si ce sentiment angoissant surplombe le livre, ce qui s’y raconte, comme sur son écriture même, jamais il ne produit une prose suffisante, égotique ou vaine. Il n’y a pas chez Riboulet un enfermement de l’intime. Au contraire, l’expérience singulière – qu’elle soit du côté du désir, de l’expérience déviante, de la pulsion sexuelle, de la maladie ou du dépérissement physique – ouvre toujours à un espace plus vaste que soi, plus nécessaire, plus justifié. Il l’écrit avec une grande clarté : « Le corps malade du monde, c’est le mien. »

Le sujet du livre, ce n’est donc pas l’écrivain. Pour le moins, il n’est pas le centre par quoi tout passe. On ne pourrait être plus loin d’une écriture qui pencherait vers un apitoiement ou une compassion pour soi-même. L’expérience de l’écrivain ne vaut que parce qu’elle rencontre une dimension qui l’excède. Écrire son intime, livrer ses sentiments, des parts de sa biographie, ne vaut que parce que ces expériences rencontrent ce qui les dépasse, les contraint, les ouvre. Ainsi, si Riboulet expose son existence, c’est pour en raconter d’autres, confronter son expérience de la mort inéluctable avec celle d’autres figures, plus tragiques, presque monstrueuses, dont on ne parle pas, qu’on ne considère pas.

Mathieu Riboulet, Les portes de Thèbes. Éclats de l’année deux mille quinze

Mathieu Riboulet © Ghila Krajzman

« Car nous sommes dans un temps d’attentats, de violence, de respirations courtes, d’hébétudes  transitoires, un temps de crépuscule […] la question de la mort nous cerne en maints endroits et nous ne savons où poser nos fardeaux. » Reprenant le mythe des sept portes de Thèbes chez Eschyle, le livre entreprend cette avancée vers la mort des terroristes de Paris en 2015, s’interrogeant sur la puissance du geste sacrificiel qui les porte, sur l’ivresse et le pouvoir de la mort qu’ils incarnent en quelque sorte. Son récit, que traversent des digressions sur le découpage du Moyen-Orient par la France et le Royaume-Uni, invente une circulation compliquée entre son expérience propre, sa fascination pour les corps des coupables (on se souviendra des Œuvres de miséricorde), une aventure avec un amant turc, avec l’histoire des dominations coloniales, et ces êtres quasi fantomatiques qui sèment la mort aveuglément. Il convient pour lui de se débrouiller de ce « fardeau », d’en affronter les causes, les conséquences, d’avoir le courage d’une certaine lucidité sur ce que la mort, le désir qu’elle porte, veut dire pour nous aujourd’hui, sans qu’on se l’avoue vraiment.

Ce texte ultime affirme la nécessité de l’injonction politique dans la littérature. Demeurant bien loin de la militance ou de la fable exemplaire, Riboulet affirme, comme dans Entre les deux il n’y a rien et Lisières du corps, que la langue et la littérature doivent assumer une dimension politique urgente. Non pour formuler des morales mais pour reconnaître, véritablement, que c’est l’espace dans lequel la morale peut trouver une forme plus aboutie, plus réfléchie. Explorer la dimension fascinante de la violence, du suicide, du terrorisme, non pas comme un sujet extérieur mais en l’incorporant à son existence, à la complexité de ses sentiments, en en reconnaissant les échos assez effrayants, les pulsions qui se révèlent alors, les culpabilités collectives, provoque un malaise évident. Il y a une ambiguïté du désir de mourir qui se répercute au plus profond de notre civilité, de notre manière de nous penser dans le corps social, dans l’histoire. Riboulet n’affiche pas que son expérience intime, subjective, discutable. Il fait le portrait d’une génération qui ne se reconnaît plus dans des formes de pensée, dans des idéologies, et doit faire l’expérience d’une sorte de sentiment orphelin, de désorientation. Pour lui, il faut accepter dans l’autre un sentiment confraternel, quelle que soit l’horreur de ses gestes, s’employer à le comprendre un peu, à l’accueillir en quelque sorte. Car ne pas le faire reviendrait à se nier soi-même, à refuser de partager le fardeau.

Ce n’est pas une expérience agréable ou aisée. L’écrivain nous pousse à des limites. Et si on peut ne pas partager tout ce qu’il dit sur le plan politique ou idéologique, il faut l’entendre, réaliser combien ce geste est important et fort. Car Riboulet, dans ce dernier texte, s’il reprend et rassemble d’une manière très condensée ce qu’il dit depuis vingt ans, s’il rappelle l’injonction politique qui hante l’écriture, si le récit concentre cette écriture très particulière que Gwenaëlle Aubry qualifie de « longue et nerveuse, architecturée et pulsatile », propose une expérience esthétique particulière, comme le rappellent la douzaine d’écrivains et d’intellectuels qui participent au volume Compagnies de Mathieu Riboulet par des textes personnels sur son œuvre. Si l’ensemble du volume a peiné à nous convaincre, on notera plusieurs interventions remarquables – outre celle de Gwenaëlle Aubry, celles de Jean-Louis Comolli, de Paul Audi ou de Jean-Claude Milner.

Faire tout passer par le corps : un corps politique, un corps sexué, un corps qui habite la langue, qui devient la langue même. Un corps tellement présent qu’il figure l’absence, le vide. Riboulet ne conçoit qu’une littérature ouverte, traversée comme un corps. S’il propose une combinaison entre la fiction, l’autobiographie, la pornographie et le politique, il conçoit la littérature et la langue comme un espace de résolution possible de nos contradictions, une manière de nous considérer avec lucidité. Son dernier livre exprime à la fois la certitude de la disparition et la nécessité de refuser l’univocité d’un regard sur le monde. Il offre, avec douleur, à la fraternité une possibilité d’advenir malgré nos effrois. On acceptera ou pas ses interprétations, les congruences qu’il perçoit dans notre histoire récente, on en reconnaîtra ou pas la pertinence ou la logique pulsionnelle compliquée, mais, pour le moins, on entendra, espérons-le, dans ce texte dense une nécessité de reconnaître la force politique de la littérature.

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