Regards suppliciés

Une exposition à la Fondation Giacometti met en scène les œuvres de jeunesse de l’artiste en traçant un rapport éclairant avec sa lecture de Sade.


Giacometti/Sade – Cruels objets du désir. Fondation Giacometti, Paris. Jusqu’au 9 février 2020


Giacometti/Sade – Cruels objets du désir. Fondation Giacometti

Alberto Giacometti, « Femme couchée qui rêve » (1929) © Succession Alberto Giacometti Fondation Giacometti Paris/Adagp Paris 2019

Au numéro 5 de la rue Victor-Schœlcher, un immeuble de style Art Déco, inauguré en 1914, illustre de manière éblouissante l’inventivité et les talents multiples de son premier propriétaire, qui en fut également le concepteur : Paul Follot fit édifier sur cette parcelle du quartier Montparnasse un atelier et des appartements particuliers pour sa famille, en soignant les décors, dont des boiseries où se déclinent le chêne, l’érable ou encore l’ébène, des mosaïques, des ferronneries d’art admirables. Créée en 2003, la Fondation Giacometti s’y est installée. Détenant un fonds important, elle y a remonté l’atelier du sculpteur et y organise des manifestations culturelles. Dans ce bel endroit inattendu, une exposition provoque une rencontre que l’on pourrait – à tort – croire inattendue elle aussi, entre le marquis de Sade (1740-1814) et Alberto Giacometti (1901-1966). Si chacun peut se représenter sans problème ses statues, en particulier les figures émaciées de L’homme qui marche (1961), les réalisations de jeunesse de l’artiste suisse, très différentes, sont moins bien connues. La Fondation Giacometti, grâce au commissariat de Christian Alandete et Serena Bucalo-Mussely, propose de les découvrir.

Un premier rapprochement avec Sade se dessine dès le titre de cette exposition : « Cruels objets du désir ». Ce que donnent à voir les œuvres rassemblées, ce sont surtout les objets de cruels désirs ou la mise en scène de désirs cruels. Si la démarche du sculpteur helvétique s’inscrit au plus près de celle du divin marquis, ce n’est pas un hasard. Les documents présentés (lettres, journaux, livres ou revues annotés de la main de Giacometti, cahiers d’esquisses, etc.) apportent la preuve de l’importance de l’œuvre et de la biographie de Sade pour le jeune artiste. Installé à Paris depuis quelques années, Giacometti est alors le proche de Georges Bataille ou d’André Masson ainsi que de Luis Buñuel et de Salvador Dalí. Il se penche, le crayon à la main, sur les articles de Maurice Heine mais aussi sur les textes mêmes de l’auteur de Justine. Une lettre à André Breton de 1933 affirme ainsi : « Hier lu Sade qui me passionne beaucoup ». Ce qui retient l’Helvète chez l’écrivain sulfureux semble être cette conjonction entre liberté, érotisme et violence, cet univers des possibles entrevu par l’imaginaire, cette mise à l’épreuve des limites.

Giacometti/Sade – Cruels objets du désir. Fondation Giacometti

Alberto Giacometti, « Cage » (1930-31) © Photo Moderna Museet-Stockholm © Succession Alberto Giacometti Fondation Giacometti Paris/Adagp Paris 2019

Nombre des dessins n’avaient jamais été exhibés auparavant. Ils côtoient des objets, mais aussi des photographies d’œuvres disparues. Sculptures et croquis laissent entendre qu’il ne saurait y avoir d’harmonie entre les sexes et que toute pénétration est abus. Ils témoignent d’une attirance pour l’érotisme noir avec des femmes étranglées, égorgées ou mutilées, d’étranges créatures proches de mantes religieuses, des formes parfois angulaires, parfois massives, des membres disjoints, arcs bandés ou sagaies, de bizarres mécaniques.

L’inconfort provoqué est traduit dans une photographie de Man Ray datant de 1931, Femme portant l’Objet désagréable d’Alberto Giacometti. Nous y voyons une sorte de phallus démesuré hérissé de dents – écho inversé du fantasme de la vagina dentata ? –, manipulé par une brune aux seins blancs nus dont le geste paraît tendre mais le regard inquiet. Les « objets mobiles et muets » du début des années 1930 contiennent une charge de cruauté perceptible par tout spectateur, leur manque fréquent de lisibilité immédiate intensifie leur capacité à provoquer une sorte d’effroi fasciné. Nous sommes souvent proches d’un univers onirique dans lequel le supplice infligé aux êtres et aux objets est également infligé à chacun d’entre nous, voyeurs horrifiés et consentants, forcés de comprendre ou tout au moins d’interpréter ce que suggèrent les contraintes subies par les formes et les êtres – l’œil est d’ailleurs à plusieurs reprises montré ou suggéré au sein de l’œuvre, nous regardant regarder, suscitant un vertige proche de celui provoqué par des expériences littéraires de Bataille ou cinématographiques de Buñuel à la même époque.

Giacometti/Sade – Cruels objets du désir. Fondation Giacometti

Alberto Giacometti, « Homme et femme » (1928-29) Centre Pompidou © Succession Alberto Giacometti Fondation Giacometti Paris/Adagp Paris 2019

Si l’exposition ne peut manquer d’intéresser les admirateurs de Giacometti, avec cette révélation d’un créateur qui se cherche encore mais utilise déjà des formes simples et très puissantes, elle fascinera également tous ceux qui s’interrogent sur la fortune posthume du « divin marquis », alors même qu’il était encore difficile d’avoir accès à ses écrits. Elle complète notre vision de cette espèce de « moment Sade » autour de 1930 lors duquel une génération a vu dans l’auteur de La philosophie dans le boudoir une sorte de frère ou d’éternel prochain, révélateur de la part d’ombre de chacun d’entre nous, médiateur littéraire de nos pires pulsions et d’une esthétique du cruel dont le surréalisme a su faire son fonds.