Syrie, la voie des femmes

Voix de Syrie

Il est des lectures à peine soutenables et pourtant nécessaires. Les témoignages de femmes recueillis par la romancière syrienne Samar Yazbek en font partie. Ayant elle-même participé à la révolution syrienne de 2011, et vivant maintenant en exil, elle a eu l’idée, comme elle le raconte dans son introduction, au hasard de la rencontre d’une famille syrienne dans un train, quelque part en Europe, de ces entretiens avec dix-neuf femmes engagées d’une manière ou d’une autre dans ce qu’elle appelle « le processus de révolte ».


Samar Yazbek, 19 femmes. Trad. de l’arabe (Syrie) par Emma Aubin-Boltanski et Nibras Chehayed. Postface de Catherine Coquio. Stock, coll. « La Cosmopolite », 300 p., 22,50 €


Samar Yazbek voulait ainsi lutter contre l’oubli, l’amnésie personnelle et collective qui menace les exilés, surtout quand ils ont été victimes d’un traumatisme à la mesure de ce qu’ont vécu les Syriennes et les Syriens. Ce livre est aussi pour elle « une façon de résister », en rappelant l’esprit de la révolution et son usurpation. Ces dix-neuf femmes dont Samar Yazbek a choisi de restituer les propos forment, comme elle l’écrit, « un panorama mémoriel » : celui de la Syrie dans sa diversité et son unité ; celui également des divers lieux d’exil, où la plupart d’entre elles ont trouvé un refuge douloureux, alors que certaines tentent encore de rester dans ce qui s’est appelé la Syrie.

Les histoires bouleversantes de ces femmes se succèdent, chacune commençant par se présenter et dire où elle était et ce qu’elle faisait « quand la révolution a éclaté » et la manière dont elle a rejoint l’insurrection. On les imagine dans le chœur d’une tragédie antique. Les plus hésitantes à s’engager ont été celles qui, déjà politisées dans une organisation souvent clandestine, se sont difficilement reconnues dans un mouvement spontané sans référence aux vieilles idéologies.

Samar Yazbek, 19 femmes

« Le masque est tombé » Le journal al-Baath, détourné pour dénoncer les mensonges du régime syrien. © Jaber al-Azmeh/Creative Memory

« La vitesse avec laquelle le slogan exigeant la chute du régime est apparu m’a effrayée. J’hésitais à m’impliquer dans un mouvement que je ne comprenais pas », confie ainsi à Samar Yazbek Douha Achour, une journaliste qui, dès le début des années 1980, a été membre du Parti de l’action communiste, ce qui lui a valu d’être emprisonnée et maltraitée alors même qu’elle était enceinte. Elle a été contrainte d’accoucher dans des conditions qui ont altéré définitivement sa santé. C’est précisément parce qu’elle connaissait « la vraie nature du régime des Assad », les problèmes de la société syrienne, et l’opposition de la communauté internationale pour laquelle « l’instauration de la démocratie ne pouvait que porter préjudice aux intérêts des États occidentaux » que la révolution lui faisait peur. Néanmoins, elle éprouve le besoin de s’impliquer et, comme d’autres femmes, finit par travailler dans le secours humanitaire et l’enseignement.

Les jeunes et très jeunes femmes dont Samar Yazbek nous fait entendre la voix n’ont pas d’emblée cette lucidité politique et cette capacité d’analyse. Mais toutes font preuve d’un courage et d’un enthousiasme exceptionnels. Le plus souvent, c’est la brutalité extrême de la répression des premières manifestations qui les pousse à agir, en dépit des craintes, voire de l’opposition de leur entourage, et malgré la pression sociale. Leur engagement va les révéler à elles-mêmes.

Dima, une graphiste de 37 ans, se décide ainsi à se rendre seule à la cérémonie de condoléances d’une petite fille tuée par un sniper alors qu’elle sortait de l’école. Personne ne la connaît dans le quartier de Midan, au centre de Damas, où, avec d’autres, elle manifeste dans la liesse : « nous chantions, dansions, scandions des slogans », raconte-t-elle à Samar Yazbek. Des amitiés se nouent, entre jeunes femmes de toutes les confessions, qui organisent un sit-in pour demander la libération des prisonniers. Au fil des rassemblements, elle prend conscience de son désir de liberté, de dignité, d’un État de droit, comme citoyenne mais aussi comme femme, et va désormais se consacrer à la révolution, avec des activités civiles et militaires. Dima nous apprend l’existence de groupes armés créés par des femmes  qui « ont appris à se battre, à manier les armes et à réaliser les gestes des premiers secours ». Cependant, attaquées par une faction de l’Armée libre qui leur a volé leurs armes, elles ont dû renoncer. Au passage, on découvre qu’il y a également des femmes et même des femmes tortionnaires dans les milices armées islamistes.

Samar Yazbek, 19 femmes

« La Mère », Zamalka, Syrie (2016) © Firas al-Dimashqi/Creative Memory

Quand les factions armées font leur apparition dans ce qui était à l’origine un élan pacifique contre l’autoritarisme du clan Assad, les tentatives pour écarter les femmes du mouvement se multiplient. Les récits recueillis par Samar Yazbek mettent l’accent sur ce moment de l’apparition des armes surgies on ne sait d’où, comme un « piège tendu par les autorités », pense Rama, alors directrice d’école à Homs, pour qui « la militarisation de la révolution était le dernier joker du régime : en cas de lutte armée, les insurgés ne pourraient jamais faire le poids face à l’armée régulière ». Avec les armes arrivent la confessionnalisation – c’est-à-dire la décomposition de la Syrie – ainsi que les violences sexuelles quand les femmes des différents bords commencent à être enlevées et abusées par les miliciens du camp adverse. Les témoignages de ces femmes, dont on ne cesse d’admirer le courage et la lucidité, montrent bien que jusqu’en  2012 les différences religieuses n’empêchaient pas la cohabitation, les amitiés, les mariages et l’adhésion à un même projet politique. Amina Kholani, que l’on pourrait rattacher au courant du féminisme islamique, évoque ainsi des funérailles de victimes auxquelles elle a participé en avril 2011, le jour du Vendredi saint. « D’une seule voix nous criions : musulmans et chrétiens nous voulons l’unité nationale. »

Mais des manœuvres conduites aussi bien par l’« État profond » que par les factions, l’un se distinguant difficilement des autres, ont précipité ces divisions en un « ample désastre sectaire ».  Sous le prétexte du respect de règles religieuses, les préjugés et les interdits patriarcaux ont entravé l’activité des femmes ou les ont obligées à passer des compromis. L’intellectuelle Mouna Freij, élue au Conseil local de la révolution de Raqqa, est contrainte, pour continuer à circuler de revêtir une abaya, alors même que « par respect de la tradition et des habitudes », dit-elle, elle porte un voile, mais avec un jean et une veste courte.

Rares sont celles qui ont choisi de porter les armes. Du reste, elles en ont vite été dépossédées. Journalistes, vidéastes, certaines ont souhaité donner à entendre et à voir ce qui se passait, avec l’illusion que si le monde savait la vérité l’horreur prendrait fin. Sara regrette maintenant « d’avoir filmé tous ces lambeaux de chair humaine » : « J’ai le sentiment que j’ai contribué à transformer notre image en produit de consommation ». Mais aucune ne regrette d’avoir mis toute son énergie, au-delà du concevable, à tenter de réparer les désastres de la violence sans nom du régime,  puis de ce qui s’est de plus en plus apparenté à une guerre de tous contre tous. Elles se sont acharnées à soigner les blessés, à trouver des bribes de nourriture pour les affamés, à envelopper d’un linceul les cadavres ou leurs débris.

Samar Yazbek, 19 femmes

« La joie revient dans nos rues et nos maisons ». Le journal al-Baath, détourné pour dénoncer les mensonges du régime syrien. © Jaber al-Azmeh/Creative Memory

Elles expriment un souci particulier pour les femmes, plus démunies encore que les hommes : avec la disparition des produits d’hygiène élémentaire, le quotidien devient un calvaire. « Le plus dur, c’était quand nous avions nos règles, parce que nous n’avions ni serviettes hygiéniques, ni eau ni savon pour nous laver », raconte Dima. Elles tâchent aussi de faire face aux traumatismes que subissent les enfants soumis aux sièges, aux bombardements, vivant dans la terreur des massacres. « S’ils nous tuent, je préfère qu’ils me tirent dessus. Dis-leur de ne pas m’égorger », dit une fillette à Sara, alors quelles sont entassées à plus de cinquante dans un sous-sol et qu’au-dessus d’elles des soldats et des forces de sécurité quadrillent le quartier, arrêtant, tabassant, égorgeant. Dans l’Occident repu, le soutien psychologique va de soi, et pour beaucoup moins. En Syrie, ce sont des femmes qui inventent des centres où, quand elles peuvent brancher leur ordinateur, elles montrent des dessins animés et font entendre des chansons.

Tout cesse quand surviennent les attaques chimiques. Les avions larguent du gaz sarin qui tue, brûle, étouffe, aveugle. Il y a aussi les arrestations, puis la prison, les tortures effroyables, les viols. Sans crainte de rompre un tabou, parce qu’il faut dire, pour faire savoir et pour se délivrer par la parole, les Syriennes décrivent avec précision ce que les bourreaux ont fait subir à leurs corps. On a souvent du mal à poursuivre la lecture, et pourtant il le faut. Le chemin de l’exil, quand elles s’y résignent, est lui-même un long calvaire. Il faut se frayer une route entre les milices du régime et les factions armées puis se fier à des passeurs dont beaucoup sont des escrocs. Amal a dû emprunter plus d’une dizaine de fois des embarcations de fortune, au risque de périr noyée, avant de parvenir enfin à débarquer en Grèce.

Ces dix-neuf femmes sont des survivantes, avec la sidération, l’angoisse, le désespoir des survivantes. Où trouver encore du sens quand on a vécu ce qu’elles ont vécu ? Quand l’aviation russe, en 2015, a déversé à Douma des bombes à fragmentation sur une école élémentaire de filles, Faten, directrice d’école, a prodigué les premiers secours à des fillettes amputées ou éventrées, dont certaines avaient encore leur cartable sur le dos. Puis elle est rentrée chez elle les vêtements couverts de sang. « Je riais comme une hystérique. Tout me paraissait absurde et vain. » « Je me demande tout le temps, ajoute-t-elle, pourquoi je suis toujours en vie. » Roula se dit au bord de la dépression et de la folie : « Je ne sais plus si je suis toujours une femme ou autre chose. Je ne sens plus rien. Ni colère, ni amour, ni haine, ni bonheur, je ne désire rien, absolument rien. » Et Zayn, atrocement torturée et qui a tout de même réussi à quitter Alep, fait le même terrible constat. « Encore une fois j’avais survécu. Et je me suis dit : ‟Je m’en suis sortie ! Quel malheur !” ».

Si l’on réussit à maîtriser ses émotions, on se dit que le livre de Samar Yazbek, plein d’images de chair humaine en lambeaux, de corps brulés, démembrés, violés, noyés, mais plein aussi de cet héroïsme des petites choses par lequel la vie et la dignité se maintiennent, aidera les historiens à donner sens à ce qui s’est produit en Syrie entre 2011 et aujourd’hui.  Mais comment ne pas éprouver de la honte à n’avoir pas su, une fois de plus, empêcher l’inqualifiable de se produire ?  Platon définissait les êtres humains comme des bipèdes sans plumes. Il semble que, pour nos politiques, certains bipèdes sans plumes soient moins humains que d’autres. « Si c’est un homme », écrivait Primo Levi.

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