Effroyables récits sur la Syrie au quotidien

Exilée depuis juin 2011 en France parce qu’elle était poursuivie par les services de renseignement du régime d’Assad, coupable d’avoir participé aux manifestations pacifiques des premiers mois de la révolution syrienne et d’avoir témoigné des violences subies par la population civile, Samar Yazbek, écrivain et journaliste, est l’auteur de Feux croisés – Journal de la révolution syrienne, texte témoignage paru en 2012.


Samar Yazbek, Les portes du néant. Traduit de l’arabe par Rania Samara, Éditions Stock, 291 p., 20,99 €.


Son point de vue est celui d’une intellectuelle et opposante au régime, alors même qu’elle appartient à une grande famille alaouite. Dans Les portes du néant, elle écrit de nouveau sur la Syrie où elle est retournée clandestinement trois fois, entre les étés 2012 et 2013, poussée par un désir irrépressible de témoigner des souffrances de son peuple. Ces trois voyages font l’objet de ce texte glaçant qui donne chair et âme aux victimes d’une guerre qui dure depuis maintenant cinq ans.

C’est au fil des voyages que Samar Yazbek effectue, au péril de sa vie, que le projet d’écriture s’élabore progressivement : rencontrer des membres de l’opposition syrienne, aller sur le front, recueillir des récits auxquels elle donnera un écho particulier en les intégrant, fidèlement, au livre. Les portes du néant, comme le signale le texte en exergue, est dédié au peuple syrien, aux « martyrs de la révolution syrienne », et si ce livre- témoignage a vocation à instruire et à informer, c’est d’abord au peuple syrien qu’il est adressé : « J’écris pour vous qui avez été trahis ». L’écriture incarne alors la possibilité de faire tenir dans le regard de l’écrivain les « vies fugaces » de ces martyrs et de les faire exister.

Au cours de ses trois voyages, Samar Yazbek rejoint, par la Turquie, le nord de la Syrie, la région d’Idlib, l’une des enclaves alors libérées par les rebelles. Elle rencontre de nombreux acteurs de la guerre : anciens militaires du régime qui ont rejoint la révolution, jeunes combattants engagés dans la rébellion depuis ses débuts, quelques (très rares) journalistes étrangers, femmes qui s’activent dans de nombreux domaines. L’écrivain est impliquée notamment dans l’élaboration d’un véritable projet coopératif voué à l’éducation et la formation des enfants et des femmes, parce qu’il est primordial à ses yeux de préparer une Syrie libre et laïque pour l’après-Assad. Elle n’a de cesse de rappeler que les enfants (dont une grande partie n’a d’ailleurs connu que la guerre) ne bénéficient plus d’aucun enseignement, véritable catastrophe pour l’avenir du pays. Sa ténacité, parfois proche de l’acharnement (on pense par exemple aux moments où, malgré les largages incessants de barils d’explosifs, elle continue à se déplacer et à rencontrer des hommes et des femmes) force l’admiration et montre l’intensité de sa souffrance tandis qu’elle assiste au massacre de son pays et de son peuple.

Les portes du néant témoigne des souffrances du peuple syrien, de la mort, du sang, de la peur qui existe à chaque instant. On lit une suite de récits tous terribles qu’elle a recueillis lors de ses trois voyages ; on mesure combien à chaque fois la situation s’est encore dégradée et combien la tâche d’en rendre compte est toujours plus difficile. Elle même le signale : « J’étais obsédée par l’idée d’enregistrer les témoignages de tous les Syriens, prisonniers, militants, combattants. Je voulais être la narratrice de ce récit. Je faisais partie du fragile fil de la vérité qui avait été obscurci par l’histoire. » C’est peut-être en partie ce qui explique pourquoi l’écriture est bien différente de celle de Feux croisés : la langue est plus sèche, plus brutale et plus dépouillée. L’écriture semble urgente.

Écrire ces témoignages, c’est pour l’auteur aussi témoigner d’elle-même, mais d’une manière particulière. De fait, Samar Yazbek occupe une place centrale dans Les portes du néant et le lecteur suit Samar Yazbek  comme un personnage auquel il s’attache. Elle-même présent ainsi sa position : « Tout ce que j’écris dans le récit qui va suivre est réel. Le seul personnage fictif est la narratrice, c’est-à-dire moi : comme si ce personnage invraisemblable, capable de traverser la frontière au milieu du chaos, n’était pas moi ; comme si ma vie s’était muée en une intrigue farfelue de roman. À mesure que j’assimilais ce qui se passait autour de moi, je cessais d’être moi-même. »

Déjà dans Feux croisés, Samar Yazbek se réclamait de la vérité, tout en sentant combien cette réalité dépassait l’imagination. Romancière, et non seulement témoin qui écrit, elle est d’autant plus encline à réfléchir à la manière dont les personnes qu’elle rencontre pourraient devenir des personnages de roman même s’il est nécessaire de s’en tenir uniquement aux faits, comme elle le rappelle : « Sans doute les images des bombardements vous sembleront répétitives mais ce que je vis à Maarat al-Numan était réellement choquant. » Le témoignage est fidèle à la réalité observée, et il ne doit pas tenir compte de la lassitude qu’il pourrait entraîner, parce que la violence et la mort sont toujours monotones avec leurs mêmes éclats d’obus, décombres, mères désespérées à la recherche du corps d’un enfant enseveli…

Feux croisés annonçait déjà la place que choisissait d’occuper Samar Yazbek. Elle écrivait en effet le jeudi 5 mai 2011, dans les premiers mois de la révolution : « Je continuerai à tourner en rond dans les rues, inquiète, essoufflée, effrayée, en me rongeant les ongles. Je me fanerai comme une plante sauvage dans la montagne en suivant les nouvelles de votre mort, courageux Syriens, mais, après quelques années, je marcherai encore plus courbée. Chaque jour, je m’inclinerai un peu plus devant vous, courageux Syriens, jusqu’à ce que mes lèvres touchent la terre faite de vos restes. »

Constestataire, exilée, elle est aussi une figure de « réparation », celle qui veut « réparer » le déchirement du peuple syrien entre alaouites et sunnites. C’est avec cette vision qu’elle affirme, devant un chef djihadiste qu’elle parvient à rencontrer, qu’elle est « de partout », et Les portes du néant en est la preuve. Elle dénonce inlassablement la présence de groupes de takfiris venus de l’étranger et leur rôle particulièrement délétère : « Ces groupes avaient déjà entamé une forme d’occupation dans les régions libérées du régime. Ils n’agissaient pas de manière improvisée ou chaotique. C’était une opération organisée et concertée pour se partager les dépouilles du Nord libéré entre brigades djihadistes. Pour autant, les bataillons de l’Armée Syrienne Libre ne se contentaient pas de les regarder faire, beaucoup s’évertuaient à maintenir la ligne de la révolution même si l’on pouvait discerner les failles. »

Sans idéaliser les rebelles, ni même la révolution, Samar Yazbek rappelle sans relâche à son lecteur comment le peuple syrien avide de liberté s’est retrouvé condamné aux pires violences et exactions et comment, privé de tout, il lutte à chaque instant pour sa survie contre deux fronts, le régime d’Assad et les djihadistes. En cela, Les portes du néant est un témoignage absolument poignant que Christophe Boltanski, dans sa préface, range aux côtés de ceux de Varlam Chalamov et de Primo Levi, de Rithy Panh et de Jean Hatzfeld, ouvrages qui tentent « d’arracher quelque chose au néant, de faire surgir dans les trous noirs de l’Histoire un soupçon d’humanité ».

Samar Yazbek, hantée par l’exil, semble, malgré les atrocités auxquelles elle assiste, trouver des éclairs de rassérènement lorsqu’elle est en Syrie. Si son départ est inéluctable, parce qu’elle doit porter à l’extérieur les paroles de ceux qui luttent, et parce qu’elle est persona non grata dans son pays, elle réfléchit à cet étrange exil qui est celui du XXIe siècle et que les nouvelles technologies redéfinissent. En effet sur les réseaux sociaux notamment, un phénomène étrange se produit en continu du fait que les « images en deux dimensions fusionnent la réalité avec l’imaginaire, réduisent tout à une sorte d’absurdité futile, brouillent la séparation entre la vie et la mort. » Que le naufrage de la Syrie ait lieu sous nos yeux, jour après jour, sous les yeux de l’entière communauté internationale et que l’effroyable machine médiatique nous transforme en « monstres au cœur froid », voilà ce contre quoi Les portes du néant lutte également.


Crédit pour la photo à la une : © Mushin Akgün

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