Trouver sa place

C’est un jour ou plutôt une heure. Une heure de cours, un exposé dans la classe de madame Martel, professeure d’histoire dans un lycée de la banlieue lyonnaise. Livio a choisi de raconter le premier autodafé commis par les nazis dans la nuit berlinoise. Et de présenter Magnus Hirschfeld, Juif allemand, défenseur des droits des homosexuels. Un mot que, dans Jour de courage, le nouveau roman de Brigitte Giraud, Livio a du mal à prononcer.


Brigitte Giraud, Jour de courage. Flammarion, 160 p., 17 €


Une heure de cours, c’est à la fois peu et beaucoup. Degrés, un roman de Michel Butor, en rendait la richesse et la complexité. Le roman de Brigitte Giraud est plus bref, mais on perçoit ce qui se passe à travers Livio, le jeune lycéen « réservé et vibrant » qui fait l’exposé, Camille, sa seule amie, sa confidente, celle qui l’aime, la professeure confrontée à toutes les questions qu’on se pose dans ce métier, et la classe, dans sa diversité, entre moquerie, complicité et apathie. Une classe en somme. On est en première ou en terminale, la Seconde Guerre mondiale est au programme : « Et cela donnait dans la classe des silences parfois pénibles, entre fatigue et résignation, comme si l’Histoire n’était qu’une chose ancienne, une boîte fermée à double tour, dont les scénarios les plus monstrueux et les zones de mystères ne les excitaient pas. » C’est une classe comme les autres, aujourd’hui, et qu’on parle aux élèves de ce médecin qui a ouvert à Berlin le premier institut de sexologie au monde, en 1919, ne produit pas plus d’effet que cela. La même classe n’a pas réagi en apprenant que l’épidémie de sida n’était pas terminée et qu’ils pouvaient en être victimes.

Il faut donc du courage à Livio pour présenter Hirschfeld, son parcours, ses engagements, se montrer clair et didactique, créer une tension nécessaire et risquée en structurant cet exposé qu’il a longuement préparé. L’Institut de sexologie a été un lieu pour parler, pour apprendre et surtout s’affranchir de la honte qui pesait sur les pratiques sexuelles et amoureuses enfermant la jeunesse allemande dans ces années 1920. Hirschfeld avait constitué une bibliothèque de vingt mille volumes. Il voulait qu’on crée un « troisième sexe », qu’ainsi l’identité transgenre soit reconnue. Il avait obtenu que le paragraphe punissant l’homosexualité soit supprimé du code pénal. Ici, Livio subit les moqueries ; on entend des bruits d’animaux et certaines réactions, notamment masculines, ne trompent pas. Arthur se distingue. La suite sera du même acabit, ou presque, jusqu’au moment où Livio raconte par le geste autant que par la parole ce qu’a été l’autodafé : « Chacun avait été sidéré devant le grand corps de Livio qui ne savait plus comment se contenir, après avoir joué la scène autant qu’il l’avait racontée, lui d’ordinaire si peu démonstratif. » Oui, c’était l’enjeu de cette séance : « il avait décidé de rompre avec cette image de garçon convenable qui lui collait à la peau. On ne l’avait jamais vu si déterminé, si libre ».

Brigitte Giraud, Jour de courage

Brigitte Giraud © Pascal Ito

Comme dans tous les romans de Brigitte Giraud, le corps est celui qui parle, d’abord. Et ici celui qui crie avant de se taire. On apprend assez vite, en effet, que Livio a disparu le soir même, après cette présentation. Le corps du jeune homme s’impose, comme celui de la femme dans Avoir un corps, ou celui de la jeune fille se retrouvant mal à l’aise, en Allemagne, dans Une année étrangère. Cette présence du corps est ce qui rend la romancière à la fois proche et singulière, instinctive et sensible à la complexité des êtres qu’elle décrit. Personne n’est d’une seule pièce, et la tristesse qu’on éprouve une fois le roman terminé tient à ce qu’on imagine de cet après, sans Livio.

Les parents de Livio sont d’origine italienne. Ils ont toute leur famille dans la région de L’Aquila, ville fracassée et jamais reconstruite après le tremblement de terre. Plus loin dans l’histoire familiale, il ne sait pas et aura du mal à apprendre quelque chose. La mère ne veut pas parler, ayant juste envie qu’ils soient « tranquilles ». Son père, conducteur de travaux peu loquace, arrêté après une chute accidentelle, préfère écouter la radio plutôt que de déjeuner avec son fils. Parfois, le jeune garçon se demande s’il préfère diner avec l’un ou avec l’autre, dont les horaires sont différents. Il ne trouve pas la réponse.

Quand la famille est réunie, ou qu’on est devant l’écran de télévision pour regarder un match de football, un coup-franc mal tiré suscite des propos sur les « gonzesses » incapables de jouer intelligemment. Livio, pour rester complice de ce père, répète les mots, et dénigre à son tour les « gonzesses » devenues « pédales ». Au jeu des devinettes, quand un homme se met à mimer l’expression « pédé comme un phoque », suscitant l’hilarité de la famille, Livio perd patience : « [il] ne sut pas s’il devait sourire aussi, ou s’il était temps d’en finir avec cette complaisance qui le brûlait à petit feu ». Et puis il y a la politique, l’Italie et ses déchirures, ses passions jamais éteintes. Le père reste mystérieux, évasif mais au moins il intrigue par sa réponse. Cela ne suffit pas au garçon. Livio cherche sa place, sinon une place : « Il aurait voulu appartenir à quelque chose, mais il ne savait pas encore à quoi. »

Brigitte Giraud, Jour de courage

Sans parents sur qui compter, il ne peut non plus partager avec Camille l’épreuve qu’il affronte en classe. Ils ont beau être proches, être aussi curieux l’un que l’autre, désireux de « tout comprendre, tout apprendre », il ne lui révèle pas ce que cet exposé représente pour lui, ne parle pas de cette homosexualité qui constitue une part essentielle de son identité, et qui lui permet de trouver enfin sa place. Au moins de façon provisoire. Mais elle qui n’a jamais cessé de l’aimer comprend, pendant cette heure de cours, qu’elle n’a pas, dans la vie de Livio, toute la place dont elle rêverait .

Rentré chez lui au terme de cette journée éprouvante, il veut raconter et peut-être dire qui il est. Il voudrait savoir pourquoi le silence règne quand chez Camille on parle, de l’Algérie dont les siens sont originaires, de ce qui s’est passé à Lyon ou à Izieux, pendant les années 1940, de tout en somme. Lui reste seul, il ne trouve personne. L’appartement résonne des bruits habituels, des pas dans le couloir, de la « vie ordinaire et terrifiante, répétée chaque jour, qui le laissait désormais hors champ ». Sa mère, sa « dernière chance », ne voit rien, n’entend rien. Chaque instant de cette existence vaine, celle de sa mère, offre matière à questionner, comme le font les adolescents quand la vanité des choses les atteint, les choque. Livio préfère disparaître. Le jour de courage touche à sa fin.