Des bois qui brûlent

Pamina ne veut pas seulement voir des cerfs, elle veut vivre avec eux, en eux. Les grands cerfs de Claudie Hunzinger est un roman-animal qui est aussi un roman-femme beau comme une bête.


Claudie Hunzinger, Les grands cerfs. Grasset, 192 p., 17 €


Il y a des livres dont le chant vous arrête et vous fait rougir, dont vous éprouvez la beauté en même temps que le parfum de catastrophe annoncée, les bêtes d’une élégance fabuleuse qui disparaissent une à une, les oiseaux de couleur qui font les gros titres des journaux, amoncellement de lettres noires, cascade de caractères graves, comme si le monde coïncidait tout à coup avec la mort, la nature se donnant une dernière fois les allures d’un poème.

On n’entre pas dans Les grands cerfs, on y est déjà, époque mélanclimatique oblige, ses alertes répétées qui résonnent comme vent dans le vide, les glaciers qui fondent comme des glaçons, les 4X4 (des) bouseux qui nous en mettent plein les naseaux. Que dire ? Que faire ? Qu’éprouver ? Se retirer, regarder, laisser enfin le champ libre aux champs devant soi, rendre la guêpe à son allure, la corneille à son vol. C’est ce que Pamina nomme joliment « l’effet affût » : « le monde arrive et se pose à nos pieds comme si nous n’étions pas là. Comme si nous n’étions pas, tout court. On constate que le monde se passe de nous. Et même davantage : il va mieux sans nous ».

Du dedans de son affût, Pamina n’a qu’une « obsession » : « Contempler des cerfs ». Non pas simplement les observer, non, ce serait encore trop humain, mais se fondre en eux, disparaître avec eux. Les cerfs ont des bois, leur territoire, une grandeur, des pudeurs, des désirs, ils sont forts comme des esclaves, solitaires autant que solidaires. Ils portent aussi des noms, superbement grecs, slaves, celtiques, donnés par des humains, qui les rapprochent et les éloignent de ces mêmes humains. Il y a Arador le « jeune seigneur », « élancé sous une ramure interminable », Wow et son ami Pâris, Apollon, le « patriarche » du clan, la « sage », « l’héritier » et puis Merlin, et puis encore Geronimo le chétif, les « oreilles déchirées », la « tête régressive ».

Claudie Hunzinger, Les grands cerfs

Claudie Hunziger © Françoise Saur

C’est Léo, le photographe des cerfs, qui a baptisé les cerfs, Léo qui enseigne tout à Pamina, l’art de ne pas se faire voir d’eux, l’art de les attendre, l’art de les suivre. Mais, Pamina l’apprendra à ses dépens, Léo n’est pas vraiment une bête à part, il est du mauvais côté des hommes, vend son âme aux chasseurs et ses photos aux bouchers du coin. Plus le roman va, plus la montagne se révèle tragique. Le brame vire au drame : « En dix ans, quelque chose autour de nous, une invention, une variété des formes, une extravagance, une jubilation d’être qui s’accompagnait d’infinis coloris, de moirures, d’étincelles, de brumes, tout ça avait disparu pour laisser place à un monde simplifié, appauvri, uniformisé, accessible aux foules et aux masses où les goûts se répandaient comme des virus. »

Les grands cerfs n’est pas seulement un livre-animal, svelte, coloré, désespéré, rageur, il est peut-être d’abord et avant tout un roman-femme, le roman d’une femme qui éprouve sa différence (d’avec les hommes) en même temps que sa ressemblance (avec les bêtes). Comme l’âme est sœur du corps, la femme est sœur de l’animal : « Je découvrais, étonnée, à quel bord j’appartenais. À celui des proies. Étrangeté amplifiée par le genre qui m’incarnait, comme si depuis toujours le féminin et l’animal allaient ensemble, passionnément, dans le même qui-vive. »

Si l’on excepte Nils, le bon mâle, le vieux mari sans âge de Pamina, si l’on ne compte pas les cerfs, bien sûr, si l’on ne regarde pas non plus vers le renard, alors les portraits les plus amoureux du livre sont des portraits de femmes. Hélène, la « fille qui prenait encore feu pour la politique et le monde », Fabienne Jacob, l’écrivaine qui écrit depuis l’enfance, Petitdem et ses dessins qui ressemblent à des dépouilles d’ombre. Mais la plus belle femme est peut-être Martha, cette voisine de chambre d’hôpital de Pamina qui oublie sa TV, ses gestes, sa voix, pour partir la nuit au pays des cerfs, échangeant son silence contre les mots de l’écrivain, comme si elle était à l’affût, elle aussi, d’un autre monde. La nature, l’écriture : c’est, au-delà de la rime, la raison d’être d’un texte saturnien et lucrécien, qui mêle l’intelligible et le sensible, le précis et l’évasif, le limpide et le troublant, la fixité et le mouvement.

« On était en janvier de la nouvelle année. Je craignais qu’une ‟poussée” spéciale soit organisée pour débusquer les vieux cerfs intelligents qui savaient se cacher. Pour les ‟prélever”. Une chose efficace. Sans états d’âme. Exigée par l’ONF. Menée par des mercenaires. Et je pensais aux cerfs. Je ne pouvais pas faire autrement. Malgré moi, je les guettais, j’attendais leur retour, avec la détermination de continuer ce livre, de l’augmenter de branches, de le ramifier, épois sur épois, empaumures… » Mais le livre s’arrête, sa fin coïncide avec la fin d’un monde. Ils ont gagné. Il n’est plus temps de sauver Apollon, à peine le temps de lui dire de se sauver : l’homme est un chasseur pour l’homme. En attendant, la nature, Rimbaud, les animaux, tous ceux qui vont mourir vous saluent bien.

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