L’art de la mesure

« Il y a à peu près treize ans, on s’est rencontré sur la plage d’Alger – vous en souvenez-vous ? Vous étiez en compagnie de vos amis – on a déjeuné ensemble. Vous tous m’avez accueilli comme l’un de vous. […] Et c’est resté comme ça par la suite : un lien direct et simple – né d’un rapport humain des plus beaux et vrais : l’hospitalité. » Albert Camus et Nicola Chiaromonte ont échangé des lettres entre 1945 et 1959.


Albert Camus et Nicola Chiaromonte, Correspondance 1945-1959. Gallimard, 225 p., 22 €

Michel Crépu, Beckett 27 juillet 1982 11h30. Arléa, 88 p., 16 €


Nous sommes en mars 1954. Nicola Chiaromonte vient de rentrer en Italie après un long exil politique qui l’a mené en France, puis aux États-Unis. Critique littéraire, conseiller éditorial, penseur et intellectuel italien anti-fasciste, il écrit depuis une dizaine d’années à Albert Camus dont il a fait la connaissance en 1941. Les deux hommes ont en commun leur largesse de cœur et d’esprit, une lucidité et une humanité nées à l’épreuve de la guerre et de la Résistance, un engagement moral et politique qu’ils identifient à la liberté et à la cause de l’Homme.

Nicola Chiaromonte étant peu connu en France, l’édition de cette correspondance est l’occasion de découvrir un homme convaincu, fils du siècle des totalitarismes, fasciste à quinze ans, antifasciste aussitôt après parce que rebuté par la violence, engagé dans l’escadrille de Malraux pendant la guerre d’Espagne. Jusqu’à la fin de sa vie, en 1972, Chiaromonte fut guidé par le combat contre les idéologies, les grands récits, les grands mythes globalisants, inquiet de la mort de Dieu et désireux de trouver du sens au monde d’ici-bas.

En 1954, quand il rappelle à Camus le berceau algérien où est née leur amitié, l’Europe est en paix, mais de nouveau déchirée et gelée de part et d’autre du rideau de fer, le cadavre de Staline tremble encore, la guerre froide s’est invitée dans les consciences. Les intellectuels prennent parti, ils sont quelques-uns à chercher et essayer de définir la « mesure ». Camus et Chiaromonte sont de ceux-là, aussi méfiants à l’égard du fascisme agonisant mais présent comme une braise encore brûlante qu’à l’égard du stalinisme et de « la mentalité massive des marxistes de toute espèce », écrit Chiaromonte. C’est un exercice d’équilibre difficile, qui demande de l’endurance et de l’indépendance, qui interdit toute lâcheté, toute tentation de corruption et d’intellectualisme : « Mon Dieu, que de temps j’ai gâché en croyant comprendre par les idées », avoue-t-il à Camus en juillet de cette même année 1954. La mesure, sous la plume de ces deux écrivains, est une discipline, une ligne de conduite, une pratique de la justesse. C’est l’art de la veille, de la vigilance et le refus du nihilisme.

Albert Camus et Nicola Chiaromonte, Correspondance 1945-1959

Nicola Chiaromonte

Chiaromonte est un homme de bien, de culture, qui a œuvré dans la pénombre du monde des lettres de son temps, faisant preuve d’une curiosité infatigable dont témoignent ses échanges avec Camus. Il a contribué à faire publier des écrivains et des penseurs américains en France et en Italie. Il a alimenté les liens entre plusieurs dissidents polonais de l’après-guerre et l’Europe libre. Il a écrit sur de grands noms français, notamment Stendhal et Roger Martin du Gard (on sourit en lisant, en note, les réserves de ce dernier sur le regard que porte sur lui Chiaromonte). À l’ombre de l’Association internationale pour la liberté et la culture, il a créé une revue littéraire antitotalitaire baptisée Tempo Presente, en 1956, avec Ignazio Silone. Il a nourri la collection « Espoir » créée en 1947 et dirigée par Camus pour Gallimard.

On note qu’au moment où il réfléchit à ladite collection, l’écrivain français lui annonce vouloir publier « des livres d’imagination et des livres d’idée ». La dichotomie m’a frappée à l’heure où l’on ne parle plus que de fiction, de non-fiction, d’autofiction, autant de termes où la fiction est réduite au seuil zéro de son vrai sens. Qui, aujourd’hui, parlerait de « livres d’imagination » ? Plus récemment encore, la littérature française contemporaine est de plus en plus souvent lue et louée parce qu’elle se fait enquête – c’est même le thème du dossier d’été d’En attendant Nadeau.

Loin de nous la volonté de condamner l’enquête en tant que telle, cela va de soi, mais il y a dans cette assimilation de la littérature à l’enquête une réduction, une perte, une résignation au fini, à la finitude, une soumission à la statistique et au chiffre, et souvent de la part de personnalités animées de justes intentions, déterminées à combattre l’invasion de notre société par les notions de rentabilité, d’efficacité, de marchandisation, tout ce que sous-entend le vocable « néo-libéralisme ».

Albert Camus et Nicola Chiaromonte, Correspondance 1945-1959

Nous avons oublié le pouvoir de l’imagination, de l’inventivité, de la sortie de soi pour aller ailleurs, autrement. Tout se passe comme si nous avions perdu confiance dans la littérature, l’art, le plus beau rempart à opposer au mercantilisme. Pourquoi se soumettre au diktat du « réel » que personne ne songe à définir quand il le convoque ?

La lecture de la correspondance entre Camus et Chiaromonte est l’occasion de mesurer l’écart entre cette idée petite et terre à terre de la littérature et l’idée que ces deux écrivains s’en font, si différente, si haute. Ce sont pourtant loin d’être de purs esprits. Ils évoquent leurs enfants, leurs épouses (et leurs maîtresses), leur goût du « bonheur physique » (l’expression est de Camus), les problèmes de santé de leurs amis, les questions politiques, la naissance de l’Europe, le pragmatisme déconcertant des Américains, la réception des œuvres de Camus. Ils parlent rarement d’argent, alors que Chiaromonte n’en a jamais eu beaucoup. Il était né en 1905, et il est remarquable de le voir dire à son ami Camus que sa mère a apprécié une de ses nouvelles traduites en italien, elle qui « n’a fréquenté que l’école primaire et ne lit pratiquement que des histoires de saints et de miracles ». Chiaromonte venait d’une famille de la moyenne bourgeoisie de Basilicate, région du sud de l’Italie ; la scolarisation au tournant du XXe siècle y était encore balbutiante, surtout pour les jeunes filles.

Comme souvent les correspondances entre hommes de lettres, celle-ci nous plonge au cœur du chaudron de l’histoire littéraire en train de se faire. Sa lecture ne cesse de provoquer des souvenirs, des réflexions, des rapprochements, des surprises, des coups de projecteur sur la vie intellectuelle de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’aube des années 1960.

Au hasard, le 31 mars 1954, Chiaromonte ajoute en PS à sa lettre : « Je vous renvoie par la poste Godot. » Sans aucun commentaire. On se permettra d’en ajouter un, ou plutôt de recommander la lecture d’un ouvrage bref, très personnel, une anti-enquête sur le père de Godot : l’essai de Michel Crépu intitulé Beckett 27 juillet 1982 11h 30 (Arléa). Le livre est une déambulation faussement légère, pleine de déliés gracieux et d’aperçus sur le rien et le plein, la tentative de saisir ce que Crépu nomme « une certaine gravité sans importance », ce mode d’être si propre aux choses et aux êtres touchés par la baguette de Samuel Beckett. Là encore, un fragment de l’histoire littéraire des années 1950 se joue et se prolonge jusqu’à nous grâce à un directeur de revue.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Cécile Dutheil