La perte et le bienfait

Il est des livres qu’on garde en soi sans les avoir ouverts, sans même les avoir eus entre les mains. On en ignore la couverture, parfois jusqu’à l’auteur.

Ce fut le cas pour moi du livre de Lydia Flem. J’avais le souvenir qu’il était publié par Maurice Olender, ce qui d’emblée l’auréolait, et vaguement le souvenir de son titre, explicité par un article paru à sa sortie. Parce que, à cette époque, je changeais de maison et écrivais sur mon enfance, je triais, je rangeais, je lisais, je jetais des archives. Or c’était le sujet que traitait Lydia Flem. Occupée que j’étais par ma propre expérience, découvrir que son livre existait, qu’une autre avait pour moi ou en même temps que moi réfléchi à la perte et au trop-plein d’un héritage, me suffisait, voire me comblait. Je n’avais pas besoin de lire. J’en serais restée là si l’occasion de revenir à Lydia Flem ne m’avait pas été donnée.

Son livre peut surprendre. Concis, organisé en 12 brefs chapitres, comme les mois d’une année, chacun porteur d’un titre, grave ou joueur selon le cas, il ne se complaît pas dans la demi-obscurité, l’indétermination d’un état malheureux. C’est un récit très personnel en même temps qu’un essai où l’écrivaine psychanalyste tente de réduire le chaos d’une maison abandonnée par ses propriétaires et celui d’un esprit en proie aux émotions les plus aigües. Amenée à se pencher sur ce qui fonde un héritage, chose très différente d’un legs, elle constate : « J’héritais, j’aurais aimé recevoir ».

Comme Lydia Flem se veut l’héritière active de sa filiation, elle s’interroge sur l’univers où elle vivait, sur les objets qui l’entouraient et sur ses relations avec son père, émigré russe, avec sa mère, résistante déportée à Auschwitz. Elle veut savoir et oublier, garder et se défaire. Travail du deuil de ses parents, de son enfance. Elle souffre d’être une intruse en entrant dans des lieux qui n’étaient jusque-là pas les siens afin, en toute impunité, d’y « puiser, y jeter, y détruire » tout ce que bon lui semble.

À ces situations infiniment douloureuses que chacun a connues ou sait qu’il connaîtra « sans oser en parler à personne », Lydia Flem propose des solutions qui sont les siennes, tantôt pragmatiques (elle trouve la destinataire idéale pour la garde-robe de sa mère), tantôt sensibles et tendres et tantôt inflexibles pour survivre au passé : « Le détachement […] demande une longue métamorphose intérieure, un travail de patience, une mise à l’épreuve sans cesse renouvelée ». Vivre la perte en toute conscience et en tirer bienfait, tel est l’enseignement d’une femme qui sait dépasser la douleur et « célébrer la victoire de la vie sur la mort ». La retrouver dans d’autres livres, publiés chez le même éditeur, ne pourra être qu’un bonheur.


Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 160 p., 13 €

Marie Étienne