Trois saisons de corridas

Partager une vie de cuadrilla pendant trois saisons de corridas en tant que chauffeur dans le seul but d’écrire est déjà singulier, et il faut croire que le temps mort de celui qui attend sans fin permet de méditer et d’intégrer avec particulièrement de brio les émotions du présent dans ce qui est une culture. Chaque épisode se construisant en résonance appelle ainsi des anecdotes qui soutiennent allègrement la lecture. Le livre de Jean-Michel Mariou en devient un livre d’initiation autant que d’expert, toujours au plus près de la réalité mais dans l’écart, ce qui en fait un classique. Il entraînera ceux qui repartent à chaque printemps sur la route des arènes, autant qu’il offrira une très bonne approche à ceux qui s’imaginent que c’est cette année qu’ils vont en découvrir la grandeur et l’ascèse.


Jean-Michel Mariou, Le chauffeur de Juan. Sur la route des toros. Verdier, 220 p., 15,50 €


Pâques et la Trinité sont passés, la saison des corridas est là et c’est ce qu’expriment depuis longtemps la vie et les écrits de Jean-Michel Mariou. Mais, cette fois-ci, l’homme a décidé de prendre la fonction de chauffeur de cuadrilla du torero arlésien (né à Paris) Juan Leal pour mieux suivre ce qu’il en est de la vie d’un torero et de sa cuadrilla : le peón de brega, les banderilleros, les picadors, le valet d’épée. Il accompagne et partage donc en permanence les moments de gloire ou d’attente, les déceptions aussi, conduisant souvent de nuit ces hommes qui sommeillent ou blaguent, car la route est la condition de leur destin. On en revient toujours à cette évidence : la corrida doit rassembler à une heure déterminée et en une plaza le public, les toros, et les toreros qui ne se recrutent plus dans un cercle de proximité.

D’un engagement à l’autre, d’arènes mythiques en piteuses structures, il faut être là, à l’heure, coûte que coûte, de là des épisodes rocambolesques, y compris pour les subalternes qui n’ont pas forcément suivi tous les déplacements. Si, par crainte des embouteillages, on est en avance, on doit ruser et s’éloigner, alors que la foule vous a reconnus. Le chemin de fer, lui-même détrôné par l’avion, a depuis longtemps tout perdu devant l’automobile, les camions pour les toros, le coche de cuadrilla, le véhicule qui rassemble les comparses des figures – la figura, c’est la star –  et, par duplication, c’est bien un Don Quichotte que Mariou embarque dans le Renault Master LV de 1999, la camionnette pas trop neuve de cette équipe.

C’est donc aujourd’hui dans de bons gros véhicules utilitaires que s’entassent la vedette, le peón de confiance du torero, souvent un membre de sa famille et ancien torero qui l’assiste en tout, ici le cousin du matador qui observe d’abord et surtout le comportement du toro ; sont aussi là les banderilleros, le valet d’épée, préposé au matériel, et son aide, parfois même le picador dont les jambes de fer et le harnachement de protection doublent le volume des bagages, sacs personnels, muletas, capes, habits de lumière, épées vraies (pour tuer) et fausses (plus légères, pour tenir la cape au début du combat). Il y a peu encore, le torero s’empressait de marquer ses succès en achetant « ce qu’il y a de plus cher », jusqu’à la Rolls ; la Cadillac noire de Manzanares, dans les années 1970, fut équipée d’un porte-bagage spécial conçu avec un coin pour accéder au botijo qui garderait l’eau toujours fraîche. Quand une glacière fluorescente et ses packs d’eau font l’affaire, rares sont les vedettes qui ont des véhicules dignes « d’un plombier qui aurait gagné l’entretien du quartier de la Défense ». Tel est le style de vannes de l’auteur, un ton hérité des chroniques taurines qui cultivent le style fleuri et renforcent les codes d’un public féru de métaphores sans cesse réinventées.

Jean-Michel Mariou, Le chauffeur de Juan. Sur la route des toros

L’arrivée des cuadrillas à la plaza est toujours un spectacle attendu, celle du public sans doute moins que du temps où l’on « s’habillait » pour aller à la corrida. Il reste que la ferveur des sorties a hombros, soit sur les épaules des admirateurs enthousiastes en cas de triomphe du torero (au moins deux oreilles de récompense), est un rite et que, dans ce cas, le coche de cuadrilla a intérêt à dégager le trajet de gloire, alors qu’il faut exécuter un départ furtif des jours sans, ne pas retraverser la foule et tromper la rage muette de l’homme qui est déçu de sa contre-performance, alors qu’il a souvent frôlé de très peu le succès, donné le spectacle, tiré le maximum de bêtes peu faciles et – dans le cas de Juan Leal – souvent raté la mise à mort. Il faut alors se consoler, refaire le monde, ou se taire en pensant aux autres soucis du quotidien.

Jean-Michel Mariou, que l’on connaît par son précédent ouvrage, Ce besoin d’Espagne (Verdier, 2013), a su ici creuser son interrogation, cette fois au plus près de cette aberration, l’afición, le goût, la passion, l’habitude des choses taurines qui ne se définissent qu’en théologie négative et dans les termes de Camilo José Cela : « Un homme qui n’est ni torero, ni aficionado, c’est comme s’il était raide mort, entouré de quatre cierges ». Par ailleurs, puisqu’il s’agit d’une tradition, elle se conte et se raconte, pour tromper les temps vides, la peur ou l’ennui, peu importe. On a alors des remontées de culture commune et, sans rompre le rythme du livre, elles y gagnent leur vérité d’évidence. L’auteur donne d’ailleurs sa bibliographie et sa raison de courir après ce qu’il considère comme un déplacement de soi, les comparses n’étant pas tous des protagonistes sur le sable. La saveur de ces récits, souvenirs et anecdotes est réelle : on constate qu’on en avait oublié le détail majeur, ou encore on découvre un trait qui représente la partie manquante d’un puzzle nécessaire.

Ce que la culture moderne projette dans les séries télévisées, nous le recherchons dans la série, mais toujours la même, l’histoire d’un homme face à un toro, jamais le même. L’art suprême du torero, c’est celui d’enchaîner des séries – de passes –, un geste qui suppose l’intelligence de l’engagement physique du torero, même si l’apprentissage se construit du toreo de salon, sans bête, puis devant des bêtes de moins en moins jeunes, jusqu’à la novillada piquée, véritable préambule à la vie du matador. Le lecteur apprendra aussi en cours de route les rituels de potache des uns et des autres, des habitudes, des choix d’hôtels, ce qui est en général su du public. Les détails de la vie qui va, les lieux de départ, des gares routières où se retrouvent les cuadrillas en sortie de Séville ou la pause de La Varga, en sortie de Burgos vers Madrid, car tous se croisent, pour des raisons d’itinéraire et de fonctionnalité.

Jean-Michel Mariou, Le chauffeur de Juan. Sur la route des toros

Jean-Michel Mariou © D.R.

Ne rappelons ici que des choses comiques, l’émeute de Vic-Fezensac en 1965 quand les toreros ne voulurent pas toréer d’immenses toros sans vraie cavalerie pour les piquer (je n’y étais pas, et le récit de Mariou doit sans doute beaucoup à ses préjugés anti Sud-Ouest, car le monde taurin français de Nîmes à Arles pense qu’au-delà de Béziers il n’y a plus sur les gradins que des abrutis mal embouchés et gouvernés par leur testostérone). Or, Juan Leal est dans la catégorie de ceux qui ne peuvent pas choisir leurs contrats, son lot est de combattre des toros durs et difficiles, les Miura, les Vitorino Martίn, les Pedraza de Yeltes, ou les Aguirre, ces derniers mansos en apparence (fuyards, désordonnés, ne s’intéressant pas à l’homme, et donc intoréables), des élevages souvent magnifiques de présentation particulièrement prisés par le public torista – celui qui regarde d’abord le toro – comme dans le Sud-Ouest. Ce sont des paris difficiles à relever et Juan Leal s’y emploie avec honneur, la honra, la distinction éminente.

La tragédie n’est jamais loin, de la mort de Manolete (1947) évoquée par le voyage de sa mère qui revient des eaux, à celle de Paquirri, entre Pozoblanco et Cordoue, le 26 septembre 1984, une mort renseignée comme nulle autre, mais rapportée ici du point de vue de sa réception, l’attitude des proches, leurs gestes et la radio, info après info. Ce ne sont pas de simples ponts aux ânes de la mémoire collective, ce sont des formes d’émotions vives et pérennes, et parfois c’est juste la piqûre de rappel qui dit que ce monde n’est pas de paillettes et d’or, mais indéfectiblement un rêve, la volonté absolue de participer à ce mirage, tel Ostos allant aux corridas de Cordoue à bicyclette et, plus tard, Patrick Varin à vélomoteur pour s’entraîner à Nîmes depuis Lyon où il était ouvrier métallurgiste.

Jean-Michel Mariou, Le chauffeur de Juan. Sur la route des toros

Séville, 2001 © Jean-Luc Bertini

Sont aussi rappelés ces faits qui, de catastrophes en malchances, interviennent parce que l’un vient de perdre son père, tel Emilio de Justo à Mont-de-Marsan, blessé mais revenu tuer son toro en dépit de tout, ou quand un autre remplace un blessé entre deux contrats trop rapprochés en des villes trop éloignées qui empêchent de récupérer et finit par tuer son parent dans un accident de la route : c’est « la malédiction de septembre », l’épuisement des fins de saison. Le livre sait mêler des rappels venus de tous les temps et de tous les lieux, citant Mexico ou le Pérou et regardant aussi bien Béziers que Céret, cette place indépendante régie par une association locale. Il pense aussi toujours un tantinet biographies de toreros, en rendant à chaque maestro ce qu’il a offert de positif et, dans le cas de Juan Leal, « la volonté inflexible d’un projet plus général », projet de toreo profond mais aussi humanité quand il aide les élèves de l’école de tauromachie d’Arles à se produire, lui que personne n’a aidé, lui qui se fit à la force du poignet, d’Avila à Séville.

On comprend l’adhésion de l’auteur à ce torero qui a du fond et de la sincérité, ce qui lui valut l’an dernier une blessure à Bilbao, le 26 août, mais en s’étant obligé à tout tirer d’un toro, de son toro de Miura, Escogido, dont on ne retient le nom que parce que la faena et l’accident en font un événement. Ce livre dément qu’il n’est pas de héros pour son valet de chambre – mais le chauffeur de coche de cuadrilla est moins qu’un aide de valet d’épée –, la proximité ne brise aucunement la considération, l’admiration affectueuse, et le rêve fou de rompre avec l’ordinaire des choses. Suerte para todos en 2019.

Maïté Bouyssy

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