Des moments abîmes

Voilà des semaines que je garde sur moi le petit opuscule de Beata Umubyeyi Mairesse, 82 pages et 45 poèmes. Je le lis et le relis. J’y entre, en ressors. Ne comprends plus, puis reviens, adhère, ému. Il est question de mots, de frontières, de souvenirs, d’oublis. Sur fond de génocide des Tutsis au Rwanda.


Beata Umubyeyi Mairesse, Après le progrès. La Cheminante, 82 p., 10 €


En fait, en ces semaines du vingt-cinquième anniversaire, je m’accroche aux vers, si forts, si déstabilisants, de Beata Umubyeyi Mairesse ; j’ai même décidé de ne rien lire d’autre. Des correspondants sur Facebook m’envoient des signes de Kigali, des images comme cette foule de jeunes gens dans un stade, des bougies à la main, chantant dans la nuit, communiquant avec les morts. Une amie raconte : le 7 avril, 10 000 personnes à la veillée du « Kwibuka 25 », au grand stade, « une foule de très jeunes, vertigineuse, et beaucoup de bougies allumées. Tumulte d’émois à la fin d’un long jour commémoratif ».

Ici, j’ai choisi les mots de Beata Umubyeyi Mairesse. En lisant et relisant, en citant ses textes, j’ai entendu ce que fut, ce qu’est pour une rescapée ce « trop grand malheur ». J’ai écouté son poème, sa quiétude apparente, ses formules paradoxales, son brin d’humour, sur fond d’une colère souterraine que recouvre le souci de la paix dans le présent. Elle dit de la poésie. Trois mots ordonnent l’ensemble : perdu, volé, racheté.

Beata Umubyeyi Mairesse, Après le progrès

« I comb Jesus », de Jean-Philippe Stassen © Futuropolis, 2015

En passant la frontière, elle a laissé un poids, « elle devait s’alléger de quelques histoires / les plus grandes les plus lourdes ». Elle croit les avoir perdues. Elle écrira plus tard dans un premier recueil de nouvelles, Ejo : « J’ai quitté la colline mais la colline ne m’a pas quittée. » Ici le souvenir prend le chemin d’une poste restante : « Elle s’est envoyé à elle-même / les histoires. / En poste restante ». Et la frontière passée, ce qui est perdu, revient, réveille : « Le jour j’oublie, tu oublies / rends le cou à la lumière / l’insomnie est pour le revenant sur terre. / L’assassin, lui, dort d’un sommeil de plomb. » Du souvenir naissent les « revenantes », puis « un petit vent emporte mon souvenir / Nous cherchons toujours un rempart / derrière lequel / Nous protéger les uns des autres / les unes des autres ». Des souvenirs qui sont des mots : « Les mots que je croyais magiques / ne sont que des brisures du passé, / des choses asséchées. » En devenant « bruits / onomatopées / fausses tonalités », « les mots comme nous / ont été transformés en serpents / que l’on coupe coupe ». Elle en dresse des listes : des participes passés qui résument des états (désignées/éparpillées/calfeutrées/cachées/extirpées, etc.) ou bien des impératifs car il faut réagir : « Écoutez / Écoutez / Rassurez /Essuyez les pas qui crissent. »

Nous sommes dans le silence, les solitudes, « nous ne parlons pas ». Elles en ont assez de raconter, raconter, raconter devant les sourires des « vieilles nations condescendantes ». Elles demeurent avec celles qui sont « parties », comme cette voisine de lit, « à l’école » où elles étaient rassemblées. Elle ne sait pas son nom. « Elle n’a pas émis le moindre son / Euphrasie, Iphigénie, Épiphanie / ce sont des prénoms que l’on donnait / autrefois aux jeunes filles de chez moi. » Vient un long poème numéro 14, sur ce corps meurtri, une jeune fille trouvée dans un fossé, « là où la route et les miliciens s’éparpillent », enveloppée dans un vieux pagne, dont les autres filles disaient… Et puis on cherche son prénom. « Les miliciens de Karubanda /N’en ont retenu qu’un, Tutsi. »

Beata Umubyeyi Mairesse, Après le progrès

« I comb Jesus », de Jean-Philippe Stassen © Futuropolis, 2015

Sombre, douloureuse, la deuxième suite de ce concerto pleure ce qui a été volé, la vie qu’on devait avoir et qui ne sera pas, une « nostalgie sans teinte », un « vide », un « lieu que nous aurions pu habiter ». La règle sur la nouvelle terre de l’autre côté de la frontière en devient plus simple : « Dire que je ne suis plus / pour ne pas dire qui j’étais. » Impossibilité de parler, volonté d’oublier, enfouir, « acheter un peu de solitude à crédit », découvrir les saisons : « Je me suis laissé apprivoiser par l’hiver / Survivre en serre est plus chic. » Elle recherche l’ombre du repos, devient solitaire d’elle-même, se découvre étrangère. En ses moments/images/émotions, en ses mots aux sens multipliés par des juxtapositions inattendues, Beata Umubyeyi Mairesse nous emporte dans les tourments de celle qui se sent dépossédée : « Je suis la fille terrifiée / qui cherche une main aveugle / sous l’avalanche de neige amicale / la clameur abstraite des voisins / Viens je t’en prie reviens. »

C’est dans le présent qu’elle se retrouve, se rachète dit-elle. Aujourd’hui est un enfant « accroché à mon dos / attaché par le pagne / Qui m’a caché la nuit. » Ce troisième mouvement lumineux, décidé, clair, n’est pas exempt de petits retours sur le passé, des éclairs, des mots qui torturent : des « moments abimes ». Alors, nous confie-t-elle, « ne surtout pas partager », la solitude « fait avancer », tout en restant à leurs côtés « aussi longtemps que les disgracieux ne t’auront pas désarticulée totalement ».

Tel est le temps « après le progrès ». Un titre à l’ironie légère. Beata Umubyeyi Mairesse m’a adressé son recueil accompagné d’une explication : « Nous avons grandi au Rwanda, sous la devise paix-unité-progrès, m’écrit-elle. Très vite, l’unité et la paix ont disparu, ne restait que le progrès… Et nous avons vu où cela nous a menés, un siècle exactement après le premier contact avec l’Occident. »


Cet article a été publié sur Mediapart.

Jean-Yves Potel

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