En état de Choc

Les fantômes de Knightgrave, un « one shot » percutant en trois tomes de Stéphane Colman et Éric Maltaite, nous dévoile les origines de l’un des plus fameux « méchants » de la bande dessinée, le mystérieux, et jusqu’ici anonyme, Monsieur Choc. Une occasion de revenir sur l’œuvre de l’un des dessinateurs de la série Tif et Tondu, le Belge Will (Willy Maltaite), l’un des maîtres de « l’école de Marcinelle » et du Journal de Spirou.


Stéphane Colman (scénario) et Éric Maltaite (dessin), Les fantômes de Knightgrave. Dupuis, 3 tomes couleur, 88 p., 16,50 € chacun ; l’intégrale en noir et blanc, 280 p., tirage limité à 1 500 exemplaires, 48 €


Queue-de-pie et nœud papillon noirs, plastron et gants blancs, fume-cigarette… Monsieur Choc, chef d’une organisation internationale mafieuse dénommée La Main Blanche, apparait pour la première fois dans un épisode de la série Tif et Tondu publié dans le Journal de Spirou en 1955 (du n° 873 au n° 894), puis en album en 1956. Les deux héros, détectives amateurs, ont accompagné le magazine depuis le premier jour de son histoire. Élégamment vêtu, Monsieur Choc dissimule son visage derrière un heaume médiéval. Il fait partie de ces terribles génies du mal qui ont hanté notre enfance. Il côtoie dans notre imaginaire les meilleurs ennemis de Tintin (Roberto Rastapopoulos, autre Grand Maître d’une organisation occulte, créé par Hergé), ou de Blake et Mortimer (le fourbe et criminel colonel Olrik, inventé par Edgar P. Jacobs). On retiendra que l’origine de ces trois-là est toujours restée mystérieuse… Monsieur Choc apparaît au cœur des années 1950, né de l’imagination de Maurice Rosy au scénario et de Will au dessin. Dans une scène mémorable, qui sera brièvement reprise à la fin des Fantômes de Knightgrave, Tif et Tondu sont emmenés de force dans le repaire de ce chef d’organisation criminelle. On découvre alors un décor au style design, aux lignes pures et aux formes osées. L’architecture (ossatures métalliques, béton et panneaux de verre…) et les meubles (structures tubulaires, formes courbes, revêtements synthétiques…) sont résolument modernistes. Le travail de Will résonne avec son temps, les progrès de l’après-guerre et de la reconstruction, et préfigure l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. D’autres auteurs du Journal de Spirou exploitent les mêmes influences (L’anti-atome, Franquin à l’épreuve de la vie de Nicolas Tellop, PLG Éditions), mais, comme le notent Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, auteur.es de La véritable histoire du Journal de Spirou, « le goût de Will pour le mobilier design n’est plus à prouver, à tel point qu’on pourrait sans doute lui attribuer une grande part du style Atome ».

Stéphane Colman (scénario) et Éric Maltaite (dessin), Les fantômes de Knightgrave

Tif et Tondu est une bande dessinée créée par Fernand Dineur dès le premier numéro du Journal de Spirou, en 1938. Elle cesse de paraître en 1996. Entretemps, différents auteurs – huit scénaristes et quatre dessinateurs – se sont succédé aux commandes et ont enrichi l’univers de la série, chacun à sa manière. Malgré leur silhouette identique, les deux amis sont facilement reconnaissables, Tif est chauve et glabre, alors que Tondu est chevelu et barbu. L’un des mérites des éditions Dupuis est d’avoir proposé aux jeunes générations de lectrices et de lecteurs des intégrales des meilleures séries de leur catalogue. Les héros deviennent ainsi immortels : « Le temps n’a pas d’impact sur eux. Bien au contraire, il les fait bonifier », explique la maison d’édition. Une première intégrale a réédité les quarante-cinq albums de la série, qui s’étale sur près de soixante années d’histoire de la bande dessinée. Chaque volume permet de découvrir trois aventures regroupées de manière thématique, il est complété d’un cahier de commentaires et de documents inédits (Intégrale Tif et Tondu, 13 volumes publiés entre 2007 et 2013).

Dix ans après le début de sa parution, les éditions Dupuis proposent une nouvelle édition de l’intégrale entièrement remaniée dans la collection « Patrimoine ». Destinée à remplacer l’ancienne, elle fait l’objet d’une nouvelle approche éditoriale et d’une publication strictement chronologique de l’intégralité des épisodes. Cette refonte bénéficie d’introductions historiques passionnantes signées de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault. Les deux spécialistes nous ouvrent une nouvelle fois avec bonheur les coulisses de la création. Illustrations inédites à l’appui, ils nous expliquent le travail des auteurs, de leurs confrères et amis, et nous livrent aussi une part de leur intimité. L’intégrale commence avec un premier volume (1949-1954) de 360 pages entièrement consacré aux premières histoires dessinées par Will, lesquelles n’avaient pas été publiées dans la précédente intégrale. Le second volume (1955-1958) voit l’apparition de Monsieur Choc (Nouvelle intégrale Tif et Tondu, deux volumes publiés à ce jour, onze volumes prévus au total). On attend enfin avec impatience, pour septembre 2019 si tout va bien, une nouvelle aventure de Tif et Tondu ! Un « one shot » intitulé Mais où est Kiki ?, réalisé par Blutch et Robber dans un style qui s’éloigne de la ligne de l’école de Marcinelle. L’album est précédé de cahiers collectors dans lesquels on retrouve avec bonheur, en noir et blanc, la délicieuse comtesse Amélie d’Yeu, Kiki pour ses amis, qui a féminisé la série à partir de 1971 dans Tif et Tondu contre le cobra

Stéphane Colman (scénario) et Éric Maltaite (dessin), Les fantômes de Knightgrave

Le créateur de la jolie comtesse, et principal dessinateur de la série, Willy Maltaite, est né en 1927 dans la province de Namur. Encouragé par sa mère, férue de peinture, il devient à quatorze ans l’élève de Jijé, le dessinateur vedette du Journal de Spirou (Voir Jijé, l’autre père de la BD franco-belge de Philippe Delisle et Benoît Glaude, PLG éditions). Bientôt rejoints par deux jeunes dessinateurs, Franquin et Morris, ils formeront la « Bande des quatre », dont la complicité et le talent vont par la suite révolutionner la bande dessinée européenne. Un magnifique ouvrage de 408 pages retrace l’ensemble de la carrière de Will, Mirages, publié par le galeriste Daniel Maghen (DM éditions, collection « Biographie en images », Vincent Odin, préface de Stephen Desberg). Il nous permet de découvrir les multiples facettes de l’art de Will à travers de merveilleux dessins, oubliés ou inédits, ponctués par des textes extraits d’entretiens accordés par Will tout au long de sa carrière. La fin du livre est consacrée aux dernières années de son travail de dessinateur et à ses peintures (lavis, aquarelle, huile), « d’abord exécutées dans le secret de l’atelier puis exposées en France et en Belgique ». Et, comme l’explique l’éditeur, « à soixante ans passés, il réinvente sa façon de dessiner et utilise dans un même album sa maîtrise de la bande dessinée et ses talents de peintre ». On notera bien sûr la finesse et l’élégance de Will pour dessiner et peindre les femmes. C’est l’une de ses passions.

On notera aussi que Will est l’un des auteurs qui ont féminisé le Journal de Spirou à la fin des années 1960. Quatre ans après la création de la jeune et espiègle Sophie de Jidéhem (1965), un ou deux ans avant celle de l’ingénieure électronique Yoko Tsuno de Roger Leloup (1970) ou de l’hôtesse de l’air Natacha (Walthéry, 1971), une jeune fille apparaît dans les pages du magazine : Isabelle. Cette série, inventée avec Raymond Macherot, André Franquin et Yvan Delporte, trois grands du Journal de Spirou, représente la part la plus attachante de son œuvre, une « échappée belle vers une bande dessinée poétique ». Isabelle est une petite fille de notre univers normal qui vit des histoires extraordinaires dans un monde onirique de magie et de sorcellerie. Accompagnée de son oncle Hermès (« arrière-grand-oncle de la septième génération ») et de la fiancée de celui-ci (la gentille sorcière Calendula), Isabelle affronte régulièrement la cruelle et démoniaque Kalendula, l’ancêtre de Calendula, jalouse d’Hermès… Les scénaristes rivalisent d’humour et d’invention : petits monstres, peuples étranges, mondes aquatiques ou souterrains, sortilèges et maléfices. Ils multiplient les niveaux de lecture, et créent un univers unique servi par des dessins somptueux.

Les deux fils de Will, Éric et Christophe Maltaite, ont assisté adolescents à des séances mémorables dans la maison de leurs parents, Willy et Claude. Ils ont vu défiler chez eux les grands noms de la bande dessinée belge de l’époque. Pour la création d’Isabelle, en particulier, Franquin et les autres débarquaient à la maison. Les idées fusaient entre chopes de bière et éclats de rire… Christophe, « encouragé » par le goût de la mécanique et des belles voitures de son père, s’orientera vers l’automobile, avant de s’installer dans la Drôme provençale comme ferronnier. Dans un décor de rêve, il imagine, calcule, dessine et fabrique des serres en fer forgé artisanales. On ne s’étonnera pas que l’un de ses modèles ait été baptisé « La serre de jardin Calendula ». Éric, fait exceptionnel dans le monde du neuvième art, embrassera comme son père la carrière de dessinateur. À partir de 1976, il est publié dans le journal Tintin avec le scénariste à succès Stephen Desberg. Il travaille également de façon épisodique pour le Journal de Spirou et L’Écho des savanes. Dans les années 1980, il collabore avec son père pour des histoires courtes ou même pour certaines planches de Tif et Tondu quand Will commençait « à en avoir marre » de la série.

Stéphane Colman (scénario) et Éric Maltaite (dessin), Les fantômes de Knightgrave

Éric Maltaite et Stéphane Colman, les auteurs des Fantômes de Knightgrave, se connaissent et s’apprécient depuis l’adolescence. Ils avaient un projet de longue date : dévoiler au public les origines de Monsieur Choc. Comment devient-on un personnage aussi maléfique ? Comme le raconte José-Louis Bocquet, scénariste et spécialiste de bande dessinée, dans la préface de l’édition intégrale en noir et blanc des trois volumes, « c’est Claude Maltaite, la veuve de Willy, qui a gentiment alerté les éditions Dupuis que les deux garnements qu’elle a vus grandir ont une idée derrière la tête concernant Monsieur Choc ». Colman et Maltaite obtiennent l’accord du « père » de Choc, Maurice Rosy, « esprit libre, curieux et inventif [qui] comprend et approuve immédiatement l’intelligence de la démarche ». À partir des 300 pages de scénarios sous forme de story-board, les deux complices vont donner naissance à une bande dessinée fascinante et brillante. L’histoire se déroule sur cinq décennies, englobe deux guerres mondiales, et l’on découvre petit à petit, au fil de retours en arrière parallèles qui s’imbriquent les uns dans les autres, et dans les détours sinueux de l’intrigue, le destin tragique, forcément tragique, de l’enfant, de l’adolescent puis du jeune homme qui allait devenir le terrible Monsieur Choc. Le préfacier ne s’y trompe pas, cette série noire « propose une grille de lecture contemporaine du mythe ».

La bande dessinée est depuis longtemps entrée dans l’âge adulte. Les fantômes de Knightgrave, par leur noirceur et leur intransigeance, enfoncent le clou et nous placent face au paradis perdu de l’enfance. « Parce que c’est d’amour, de mort, d’amitié et de haine qu’il est question dans ce récit », souligne José-Louis Bocquet. « Quand la gravité et le rythme narratif du roman graphique fusionnent avec la quintessence stylistique de l’école belge, Colman et Maltaite inventent, avec Choc, le premier roman dessiné de l’école de Marcinelle. » Lors de la parution du premier tome, en 2014, Didier Pasamonik (Actua BD) allait plus loin : « Dans cet album, on rejoint la thèse de Jean-Paul Sartre dans Saint Genet, comédien et martyr ou dans “L’enfance d’un chef” : le mal est d’abord le produit d’une société avant d’être celui d’un homme. » La maison d’édition a donné comme sous-titre à ce triptyque « L’itinéraire d’un enfant gâché ». Les héros de notre enfance sont entrés dans un monde grave, politique et social, et l’on parcourt Les fantômes de Knightgrave (la tombe du chevalier) comme un labyrinthe flamboyant de noirceur.

Olivier Roche