Spirou (2) : l’histoire d’un journal

L’histoire du Journal de Spirou, de son éditeur, de l’imprimerie, de la rédaction et des différents dessinateurs et scénaristes qui l’ont animé, représente une pierre fondatrice de l’histoire de la bande dessinée. La véritable histoire de Spirou nous donne de précieux éléments pour la construction de ce récit. L’ouvrage nous plonge dans une époque où les journaux de BD n’avaient pas forcément bonne presse, « éditeur de journaux pour enfants » n’était pas un métier très noble. L’une des petites-filles de Jean Dupuis raconte qu’à l’école, plutôt que d’avouer le métier de son père, « elle préférait dire que son papa était fermier »…


Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, La véritable histoire de Spirou. 1937-1946 ; 1947-1955. Dupuis, 2 vol., 312 et 336 p., 55 € chacun


Comme le résume le dessinateur Alec Severin, à cette époque, « aucun dessinateur européen n’avait l’illusion qu’il pourrait devenir un artiste de bande dessinée. La plupart d’entre eux peignaient à côté pour s’accomplir artistiquement ». L’histoire sera longue avant que la BD ne prenne la valeur qu’on lui connait de nos jours. On repense à Rob Vel, le premier dessinateur de Spirou, qui revend son personnage à Dupuis sans se douter qu’il durerait si longtemps… Il dira plus tard : « j’ai vendu mon fils ».

On mesure aussi à la lecture de La véritable histoire de Spirou l’importance d’un certain Hergé, et de son petit reporter à la houppette, Tintin, dans l’histoire de la bande dessinée. C’est lui qui inspire Dupuis pour des trouvailles de marketing comme Les amis de Spirou ou la création des premiers objets de para-BD. Et, tout au long du livre, on croise Hergé et son héros ! On s’intéressera tout particulièrement à l’après-guerre : Hergé, qui avait collaboré au Soir volé, le quotidien de Bruxelles passé sous contrôle allemand, connut une traversée du désert (et une grosse dépression). Les auteurs racontent alors l’incroyable épisode où l’abbé Wallez, le mentor d’Hergé, essaye de caser son poulain chez Spirou, provoquant une fronde d’une partie de la rédaction et essuyant finalement le refus de Charles Dupuis. Heureusement pour l’histoire de la bande dessinée, puisque moins d’un an plus tard fut fondé le Journal Tintin.

Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault évoquent également, à travers des documents inédits et le recoupement de témoignages, certains épisodes de la concurrence Tintin/Spirou. Ils soulignent que « l’antagonisme des journaux Tintin et Spirou a longtemps été cantonné à une différence de style graphique ou de ligne éditoriale ; l’étude de ces nouveaux éléments donne un relief inédit à leur rivalité, qui pourrait avoir, au final, d’évidentes ramifications idéologiques ». Mais on découvre aussi, au fil des pages, les différences entre les deux écoles, Marcinelle et Bruxelles. Comme le note le dessinateur Jo-El Azara : « Il y avait une énorme différence entre Tintin et Spirou à l’époque. Je dirais que Spirou était beaucoup plus populaire, au sens de “proche du peuple”. Hergé, pour moi, était un peu plus… comment dire… bourgeois ! ». On renvoie sur ce sujet à l’ouvrage d’Hugues Dayez Le duel Tintin-Spirou, une passionnante série d’entretiens avec les auteurs de l’âge d’or de la bande dessinée belge, publié chez Luc Pire en 1997.

Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, La véritable histoire de Spirou

André Franquin, Circa 1945 © Collection Isabelle Franquin

C’est également après la guerre que le journal voit l’arrivée de nombreux jeunes talents, de nouveaux collaborateurs qui allaient donner « un véritable virage graphique au journal ». De la rencontre entre Charles Dupuis et ces jeunes dessinateurs « naîtrait un courant artistique sans précédent, dont l’onde de choc se ferait sentir durant toute la seconde moitié du siècle », notent Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernautlt. « Jusque-là, l’entreprise Dupuis était une imprimerie qui s’était lancée dans la presse et l’édition de romans divers, mais en cet immédiat après-guerre, elle s’apprêtait à se transformer en véritable maison d’édition de bandes dessinées ».

Après-guerre, c’est aussi l’histoire de « la bande des quatre » et le « miracle » de la rencontre de Jijé, Franquin, Morris et Will, qui partageraient travail, atelier, maisonnée, virées en ville, voyages, en particulier un fameux périple américain aux États-Unis et au Mexique (qui a lui-même fait l’objet d’une bande dessinée, Gringos locos de Yann et Schwartz chez… Dupuis). La véritable histoire de Spirou nous raconte par le menu les liens professionnels, artistiques, affectifs et amicaux noués entre ces quatre-là, « une communauté d’esprit et de talent » où les rires et l’alcool n’étaient pas en reste. « Leur soif d’apprendre, de découvrir, d’expérimenter, ainsi que leur désir créatif bouillonnant se trouvèrent décuplés du simple fait de ce rapprochement » et, grâce à ce quatuor, que les auteurs comparent pour une autre discipline aux Beatles, « les éditions Dupuis se révélèrent en tant que creuset d’un courant artistique majeur ».

On suit, à travers les deux volumes, la création et la montée en puissance de la World’s Press, une agence fondée par Georges Troisfontaines inspirée par la rationalisation « à l’américaine » pour fournir aux éditeurs des bandes dessinées originales complètes. L’agence est dotée d’une organisation du travail basée sur les compétences de chacun et la possibilité d’un apprentissage progressif pour les jeunes dessinateurs. Elle donne surtout de plus en plus d’importance au scénario. La World’s Press voit la création de la mythique série « Les belles histoires de l’oncle Paul » publiée dans Spirou, et l’arrivée dans le monde de la bande dessinée de futurs géants comme Goscinny. Le métier est encore balbutiant mais la professionnalisation de la bande dessinée est en marche.

Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, La véritable histoire de Spirou

« AdS en avant ! », Journal de Spirou n°12 du 20 mars 1941, Dupuis

La mort de Charles Dupuis, en 1952, marque également un tournant symbolique. Les éditions Dupuis vont devenir un empire de presse, et les dessinateurs du Journal de Spirou vont entrainer leurs héros vers la modernité, préfigurant le choc formidable de la grande exposition universelle de 1958, son Atomium, le design futuriste et la pointe de la technologie. Et alors que les éditeurs belges étaient en butte à la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, créée en 1949 en France à des fins de protectionnisme (l’organe existe toujours), la rédaction déménage pour Bruxelles et s’installe galerie du Centre « pour symboliser la place qu’allait occuper Spirou à l’avenir ». On verrait apparaître dans le magazine, en grande partie grâce à Franquin, dont on mesure ici l’immense influence, la première femme « libérée », ou des allusions pacifistes et antimilitaristes. Quelques années plus tard, la « figure de proue » du Journal de Spirou créerait Gaston Lagaffe, et une nouvelle génération d’artistes comme Yvan Delporte, Rosy, Roba, Tillieux, Peyo allait devenir ce que l’on appellerait bientôt la « Dream Team » de Spirou.

Ce futur âge d’or du Journal de Spirou fera l’objet d’un troisième volume, à paraître en 2019. En attendant, le début de cette formidable saga familiale et éditoriale a toute sa place dans une bibliothèque bédéphile idéale. La profusion de témoignages, la qualité des très nombreuses reproductions de photos et documents issus de fond privés, la discrétion et l’objectivité des commentaires des auteurs, font des deux premiers tomes de La véritable histoire de Spirou un précieux ouvrage, extrêmement vivant et agréable à lire. On appréciera également les biographies des principaux acteurs à la fin du premier volume et les annexes : chronologie, bibliographie, généalogie, sources, références et le journal des cinquante rencontres qui ont permis aux auteurs de bâtir cet immense récit.

On sent, tout au long de ces deux premiers tomes, l’admiration, et l’amour, de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault pour leur sujet, un courant artistique et un monde d’images nés de l’esprit d’une famille. Ces images qui, si elles étaient tout à fait ordinaires à l’époque, car contemporaines, « sont aujourd’hui porteuses d’une intense nostalgie ». Elles nous donnent à voir une époque révolue, à travers la tendresse des dessinateurs à l’endroit d’une foule de détails réalistes et quotidiens. Pour nous, lectrices et lecteurs de La véritable histoire de Spirou, découvrir les coulisses de la création de nos lectures d’enfance est également une grande émotion et nous confirme que le plaisir de ces lectures a un sens. Les témoignages des nombreux auteurs des générations qui ont succédé aux maîtres soulignent leur influence, par la force de leur trait et leur génie artistique, basée sur le plaisir. Le dessinateur Dany rappelle les enseignements de Jijé qui « mettait toujours en garde les jeunes dessinateurs sur le fait de ne jamais perdre le plaisir de dessiner, de ne jamais faire un dessin laborieux ». « Si c’est laborieux, c’est mauvais », disait-il. Il faut garder le plaisir de jeter des traits sur le papier. »

Olivier Roche

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