Stiegler, par-delà Heidegger

Il me semble que cela faisait très longtemps (depuis Gilles Deleuze) qu’un philosophe, en France, n’avait pas inventé – littéralement – de nouveaux concepts.  En exagérant un peu, et parce qu’on se souvient que, pour Deleuze, la philosophie est la faculté de créer des concepts, on pourrait dire que Bernard Stiegler, avec ce nouveau livre, Qu’appelle-t-on panser ?, est le premier philosophe d’importance en France depuis l’époque bénie des Deleuze/Foucault/Derrida/Virilio. Nos meilleurs penseurs, depuis lors, ont été des historiens de l’art, ou alors des commentateurs alliant l’esthétique avec le politique. Ainsi un Georges Didi-Huberman, un Jacques Rancière ou un Jean-Luc Nancy. Mais de nouveaux concepts en philosophie « pure », point.


Bernard Stiegler, Qu’appelle-t-on panser ? 1. L’immense régression. Les Liens qui libèrent, 384 p., 24,50 €


Il fallait déjà oser ce Qu’appelle-t-on panser ? C’est bien sûr un écho (ou répons musical – revendiqué d’ailleurs par l’auteur comme « contrepoint ») à Was ist Denken ? : Qu’appelle-t-on penser ? Le « e », comme chez Derrida, dont Stiegler a été l’élève, s’étant transformé en « a ». Car voilà : pour penser au-delà de Heidegger et de ses manques ou de ses errements, il faut d’abord panser au sens pharmacologique sa pensée. Pour cela, l’histoire de la philosophie peut aider. Le grand défaut de notre époque « d’immense régression », sous-titre de Stiegler, c’est selon lui de vouloir rendre illisible tout un pan de la pensée et de la littérature du passé, sous prétexte qu’un tel serait « nazi », tel autre « antisémite », tel autre encore « fasciste » ou « raciste » (cela, dans une France l’étant assez visiblement et presque totalement aujourd’hui…), dans une grande et interminable geste de « purification rétroactive ».

La technosphère comme non-savoir absolu

À rebours de tous les discours triomphalistes du management, Stiegler affirme ceci : la révolution dite numérique, belle idée démocratique de diffusion et de discussion partagée du savoir au départ, a « lamentablement » échoué faute d’organisation politique. D’après lui, le « world wide web », lâchement abandonné à la main aveugle du marché des réseaux interconnectés, n’a produit jusqu’ici qu’un appauvrissement de l’intelligence collective, faute de véritables politiques économiques et de guides prescripteurs – rôle que pouvaient jouer les intellectuels et les prestigieuses revues autrefois. Plus grave encore, faute d’intelligences individuelles : « Ce capitalisme totalement financiarisé exploite spéculativement les appareils de production et de consommation purement et simplement computationnels qui lui permettent d’imposer sa position hégémonique en matière de conception, de production, de gestion et de “valorisation” des rétentions tertiaires numériques prenant de vitesse tout système social et toute puissance publique. » Les premières conséquences ? La « fonctionnal stupidity » d’un réseau comme Facebook et l’avènement de la « post-vérité » encouragée par les présidents Twitter à-la-Donald-Trump… Paul Virilio, premier critique de la pollution par la vitesse des communications instantanées, est intégralement vérifié par la démonstration de cet ouvrage.

Bernard Stiegler fait remonter à Marx et Engels les premières critiques de l’économie politique, faisant suite à l’invention des manufactures et donc du prolétariat en voie d’aliénation. Il en appelle à un renouvellement d’une telle critique, mais qui tiendrait compte du fait que les technologies de la communication produisent une prolétarisation de tous les travailleurs, chercheurs et scientifiques « asservis aux black boxes » compris. C’est que même la relation dialectique entre les enseignants et les élèves a été annihilée par le machine learning (ou e-learning) qui, homogénéisant tout enseignement, exclut tout accident ou bifurcation (y compris sexuelle) entre un maître et son élève. Aucune activité humaine, via les normes ISO, etc., ne semble pouvoir y échapper : toute liberté dans le geste de travailler semblant désormais impossible – imagine-t-on à l’Université d’aujourd’hui les cours que donnait Deleuze à Vincennes ? « Les territoires, privés de leurs capacités noétiques », pourtant infiniment variées autrefois, de l’Amazonie à l’Oural, « s’appauvrissent et ne sont plus capables de reproduire et d’enrichir leurs potentiels néguanthropiques, qui sont épuisés par cette exploitation destructrice » (celle de la disruption permanente permise par le changement technologique incessant).

Au-delà des principes de Nietzsche et de Heidegger

Stiegler interroge longuement Nietzsche qui, l’un des premiers, s’inquiéta de la naissance concomitante de la presse, de la machine, du chemin de fer et du télégraphe. Il opère une généalogie, non de la morale, mais  de la « dénoétisation dans l’hubris industrielle ». « Accomplissant le nihilisme » comme avait commencé de le prévoir Heidegger dans Être et Temps, le « capitalisme purement computationnel », véritable « désert noétique », a « détruit toutes les formes de savoir » : savoir du tireur photographique, savoir de l’aviateur, savoir du tailleur, savoir de l’étalonneur de film, savoir de la cuisinière, savoir du météorologue, etc.  Pour rester humain après tant de triomphe nihiliste de la Volonté de technique, il fallait un « sur-homme », l’Übermensch.

Bernard Stiegler, Qu’appelle-t-on panser ? 1. L’immense régression

Bernard Stiegler en 2014

Pour ce faire, Stiegler opère une relecture très originale du dernier Nietzsche, et en particulier de son cycle de Zarathoustra, souvent mal compris et récupéré à ses dépens. Il ne s’agit pas d’appeler de ses vœux l’avènement d’un surhomme dominateur et destructeur ; mais au contraire d’un homme refusant son devenir non humain dans l’achèvement de la métaphysique par la Technique computationnelle : « Nous qui voulons demeurer des êtres non inhumains – fût-ce à la condition de devenir surhumains, übermenschlicht – tentons de vivre dans l’état d’urgence permanent […] de ce qui nous paraît voué à devenir invivable » : le règne universel de l’homme calculable sans qualités. « Le primat structurel du calcul, à l’exclusion de toute incalculabilité » se fait obligatoirement « au prix d’une liquidation systémique de toutes singularités, […] de toute possibilité d’inscrire dans le devenir la bifurcation […] qui conditionne toute possibilité d’avenir ». Seules des bifurcations (et non un dieu, comme le pensait Heidegger) peuvent encore nous sauver ! Par-delà Bien (Être et Temps, peut-être le plus grand livre de philosophie du XXe siècle) et Mal (la collusion avec le nazisme), il faut penser après et outre-Heidegger (c’est-à-dire, le panser), au delà de ce qu’il n’avait fait que commencer à percevoir du règne hégémonique à venir de la technique : « La révolution technique qui monte vers nous depuis le début de l’âge atomique pourrait fasciner l’homme, l’éblouir et lui tourner la tête, l’envoûter, de telle sorte qu’un jour la pensée calculante fût la seule à être admise et à s’exercer », écrivait Heidegger dans « Sérénité » (Questions III, Gallimard).

Nous y sommes bien. Seules des bifurcations, chemins qui ne mènent encore nulle part, c’est-à-dire vers du « déjà connu », peuvent nous permettre d’effectuer des sauts qualitatifs hors de l’Anthropocène, né avec la première révolution industrielle, qui ne porte plus qu’à un « extrême désenchantement » de par une « sécularisation portée à des limites avoisinant l’horreur » (dont sont l’exemple les thèses transhumanistes très en vogue en Californie). Si l’utopie est un non-lieu, le monde sans utopie, pour l’homme, est invivable, littéralement et dans tous les sens. Cette nouvelle Utopia, Stiegler la nomme « Néguanthropocène ». Serait-ce là la négation de l’Anthropocène ? Le texte de Stiegler ne le dit pas clairement. Quoi qu’il en soit, seul un effort surhumain hautement improbable et incalculable permettrait de l’atteindre : il s’agit « d’affronter d’abord le problème de la toxicité pharmacologique du calcul par l’inscription dans ce devenir computationnel d’une bifurcation néguanthropique ». Il y a urgence : il y a l’homme, il y a la nature, il y a l’imagination ; et il y a la biodiversité qui va mourir, si on ne fait rien. Français ! encore un effort, si vous voulez devenir néguanthropes…

Que faire ?

Il est important de préciser que Bernard Stiegler n’est pas un anti-technologie primaire. Il a suivi de près, plein d’espoir, la création d’Internet en 1993, défendant la mise en commun des travaux de recherche fondamentale du CERN et dirigeant l’Institut de recherche et d’innovation qu’il a créé, au sein du Centre Pompidou. Il a aussi fondé un groupe de recherche répondant au nom d’Ars Industrialis. Pour soigner la Volonté de technique destructrice de savoirs, la Gestell diagnostiquée par Heidegger, il souhaite désormais lui appliquer un pansement susceptible de soigner la Volonté de technique destructrice de savoirs, en changeant de cap, en faisant une bifurcation vers une politique européenne concertée pour une « nouvelle politique économique », dont les grandes idées sont fixées dans ce livre : « revaloriser le travail et déprolétariser les emplois » ; « sanctuariser le système académique public » ; « repenser et repanser le world wide web, c’est-à-dire en réaffirmer la porter délibérative, par un design et des politiques économiques appropriées » ; « réduire les inégalités sociales et veiller à ce que les prix, la fiscalité et les systèmes d’incitation prennent en compte les coûts réels que les habitudes de consommation imposent à notre environnement ». L’actuel président de la République française a-t-il entendu cet appel ?

Guillaume Basquin

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