Quelque rayon de pur soleil

Dans une remarquable exposition du Grand Palais, près de 150 œuvres cardinales – peintures, céramiques, bronzes – mettent en évidence l’inventivité et la générosité du très grand créateur catalan Joan Miró (1893-1983). Hardi, intrépide, aventureux, Miró a affirmé : « Les gens comprendront de mieux en mieux que j’ouvrais des portes sur un autre avenir, contre toutes les idées fausses, contre tous les fanatismes. »


Miró. Grand Palais. 3 octobre 2018-4 février 2019

Catalogue officiel de l’exposition. RMN-Grand Palais, 304 p., 45 €


Ainsi, Jean-Louis Prat, historien de l’art, ami de Miró, membre du comité de la Fondation Maeght de 1969 à 2004, dirige cette belle exposition. Il a rassemblé des œuvres bien choisies, découvertes dans de grands musées internationaux et dans des galeries privées. Ces œuvres rayonnent. Elles étonnent. Elles perturbent et réjouissent. Elles inquiètent. Ou bien elles donnent à sourire, parfois à rire. Il y aurait parfois chez Miró une gravité ironique, un humour tragique.

En février 1959, dans la revue XXe siècle, Miró avoue : « Je suis d’un naturel tragique et taciturne. Dans ma jeunesse, j’ai connu des périodes de profonde tristesse. Maintenant je suis assez équilibré, mais tout me dégoûte : la vie me paraît absurde […] Je suis pessimiste, je pense que tout va toujours tourner très mal. […] S’il y a quelque chose d’humoristique dans ma peinture, je ne l’ai pas cherché consciemment. Cet humour vient peut-être de ce que j’éprouve le besoin d’échapper au côté tragique de mon tempérament. C’est une réaction, mais c’est involontaire. […] Le spectacle du ciel me bouleverse. Je suis bouleversé quand je vois, dans un ciel immense, le croissant de la lune ou le soleil. Il y a d’ailleurs, dans mes tableaux, de toutes petites formes dans de grands espaces vides ». Les vides souvent l’impressionnent.

Miró. Grand Palais

Joan Miró, L’espoir du condamné à mort II, 1974 © Successió Miró / Adagp/ Jaume Blassi/Fundació Joan Miró

Ou bien, presque toujours, les couleurs envoûtent. En 1928, Miró écrit au galeriste Pierre Loeb : « Que chaque étincelle de couleur soit une goutte de notre sang… Les douleurs de l’accouchement et la passion du coït… » En 1925, à Mont-Roig, en Catalogne, Miró peint Peinture-poème ; il inscrit une phrase : « Photo : ceci est la couleur de mes rêves à côté de la tache d’un bleu azur. » En 1961, trois œuvres monumentales s’intitulent Bleu I, Bleu II, Bleu III ; selon l’historienne de l’art Margit Rowell (en 1985), ces trois toiles sont des méditations, des rites en une tension intérieure, en un dépouillement ; ce serait un vide où surgissent des signes épars ; il s’agirait d’être, peut-être, proche de l’Azur inaccessible, éternel dont Mallarmé est hanté…

Ou encore, un bronze peint se nomme Jeune fille s’évadant (1967) ; ses deux jambes sont d’un rouge intense, ensorcelant ; selon le poète Jacques Dupin, une sculpture d’assemblage te défie ; elle séduit et menace… Ou aussi, Miró admire en 1974 ses « toiles brûlées » : « J’ai fait naître la beauté de la matière d’une toile brûlée. [… ] C’est cette naissance qui m’intéressait. […] Quand j’étais jeune, je ne manquais pas un feu du 24 juin. Il y a la jouissance de brûler. Cette jouissance, je l’ai retrouvée dans les toiles de 1974 ». En 1931, Miró dit : « Mon unique certitude est que je veux détruire tout ce qui existe en peinture. Seul l’esprit pur m’intéresse. » Et il s’étonne alors : « Quand je suis devant une toile, je ne sais jamais ce que je vais faire ; et je suis le premier surpris de ce qui arrive. »

Et aussi, en février 1936, dans une lettre adressée à Pierre Matisse, Miró exprime un espoir inconcevable et paradoxal : « Le travail continue. Je crois avoir abouti à vous transporter à un monde d’une réelle irréalité. »

Aussi, en janvier 1940, à Varengeville, Miró écrit à Pierre Matisse ; il cherche à unir le pictural et le poétique : « Je fais maintenant des peintures très fouillées et je crois avoir atteint un haut degré de poésie, fruit de cette vie de concentration que l’on peut vivre ici… » Et auparavant encore, le créateur agit sans cesse avec bonheur ; en 1924, il écrit à un ami catalan : « En plein travail et en enthousiasme. Animaux monstrueux et animaux angéliques. Arbres avec des oreilles et des yeux. Et paysans au bonnet catalan, tenant un fusil de chasse et fumant la pipe. Tous les problèmes picturaux résolus. Exprimer précisément toutes les étincelles de notre âme. »

Miró. Grand Palais

Joan Miró, Toile brûlée II, 1973 © Fundació Joan Miró/ Adagp

Les étincelles, les éclats, les lueurs, les scintillements, les reflets, les rayons l’excitent. En février 1925, Miró à Picasso : « Je m’en moque absolument, de me tromper. J’aime mieux marcher toute ma vie dans les ténèbres pourvu qu’au bout de mon existence je découvre quelque étincelle, quelque rayon de pur soleil… »

Miró refuse toujours l’emphase. Il se méfie du trop ; il privilégie le peu. Selon lui, un brin d’herbe a autant d’importance qu’un eucalyptus, un caillou qu’une montagne, une libellule qu’un aigle. Il aime les graffitis, des phrases anonymes saisies  au vol, des spirales ironiques et rêveuses. Il garde souvent de petits croquis ; il note : « Des choses qui datent de plus de quarante ans me reviennent. Des choses que j’avais prévu de faire et qui mûrissent depuis quarante ans. » Il y aurait d’abord une graine, puis une lente maturation ; il se considère parfois comme un jardinier, comme un vigneron [1].

Un certain nombre de titres de Miró sont des poèmes : Le potager à l’âme (1918), La maison du palmier (1918), Le cheval, la pipe et la fleur rouge (1920), Peinture (Femme, tige, cœur) (1925), Chien aboyant à la lune (1926), Marin à la poursuite d’un oiseau (1926), Peinture (La sirène) (1927), Cygne dans un lac, soleil, arc-en-ciel (1937) Peinture-poème (Une étoile caresse le sein d’une négresse) (1938), L’oiseau migrateur (1941), Femmes encerclées par le vol d’oiseau (1942), Le soleil rouge ronge l’araignée (1948), Œuf de mammouth (1956), L’hirondelle éblouie par l’éclat de la prunelle rouge (1925-1960), La caresse d’un oiseau (1967), Le vol de l’oiseau par le clair de lune (1967), Les oiseaux de proie foncent sur nos ombres (1970), L’espoir du condamné à mort (1974)… Car, en 1974, le régime franquiste exécute le jeune étudiant catalan Puig Antich ; c’est le dernier triptyque de Miró : une méditation tragique.


  1. Voir Joan Miró, Ceci est la couleur de mes rêves, entretiens avec Georges Raillard, Seuil, 1977 & Joan Miró, Écrits et entretiens, édition de Margit Rowell, Daniel Lelong, 1995.

Gilbert Lascault

Tous les articles du numéro 68 d’En attendant Nadeau