La laïcité vue par Joan Scott

Ce livre de Joan Scott est décapant, moins parce qu’il reprend la question du genre sur deux ou trois siècles que parce qu’il en explicite l’usage à travers les continents du fait de la prépondérance européenne au temps du colonialisme. Par-delà la polémique sur ce qui fut la querelle des culturalismes des années 1990, il reprend la construction du regard porté sur les pratiques et les assignations comme anthropologie vivante et pratique essentiellement politique. Il déconstruit la séparation très occidentale de la sphère privée et de la sphère publique posée comme « naturelle » et théorisée comme démocratique et… laïque.


Joan W. Scott, La religion de la laïcité. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Joëlle Marelli. Climats, 320 p., 23,90 €


Il va sans dire que le livre ne fera pas plaisir aux défenseurs d’une laïcité de combat, mais ce n’est pas cette polémique-là qui est majeure dans l’ouvrage : il s’agit de comprendre comment on en est arrivé là, comment un enchaînement de principes ne s’est pas retourné pour produire le pire, le retour aux pratiques dites archaïques présentées comme identitaires (en particulier, le voile islamique), ce qui serait le trait d’une pensée réactionnaire ; comment le mode de propagation d’un modèle dominant enclenche des réactions complexes.

Ce n’est donc pas une analyse cynique qui rend les armes devant un état de fait mais une pensée qui brasse les temps et les bibliographies anglaises et françaises en vingt pages, qui en font un outil durable où l’apport des travaux de femmes n’est jamais minoré, sauf à en oublier quelques auteures pionnières mais dépourvues de postérité institutionnelle (telle Colette Capitan).

On peut cependant s’étonner que, dans un livre qui tout du long déconstruit le dogme de la séparation de l’espace privé et de l’espace public comme matrice du libéralisme démocratique, L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (1978, 1965 en allemand) et L’intégration républicaine (2014, coll. « Pluriel ») de Habermas ne soient jamais cités, alors que Scott est en dialogue permanent avec ce qui est devenu la vulgate. N’aura droit de figurer que Raison et religion : La dialectique de la sécularisation, produit avec Joseph Ratzinger en 2010. À chacun.e ses refoulés ou ses indifférences aux marqueurs de la doxa.

Le livre raconte ici tout ce que nous savons de l’évolution des sociétés et des mœurs, ce qui n’est pas nécessairement déplaisant ni inutile quand le texte reste fluide et piquant. Joan Scott n’oublie rien de ces scandales que nous considérons comme évidents, de quoi éduquer les plus jeunes et raviver les souvenirs des aînés. Il est judicieux de reprendre la mise en place de la construction de la femme dans la sphère privée pour voir ensuite comment cela se heurte moins au « choc des civilisations » qu’à l’assignation identitaire construite elle aussi d’en haut. C’est alors que le modèle d’émancipation devient contradictoire avec les autres exigences de la lutte contre l’infériorité de position, la race et la religion devenant prioritaires mais précisément par les questions de classe dans les bricolages identitaires. Or chacun.e doit s’en remettre à ce qui est contradiction personnelle et nécessité intime, de là l’étonnement occidental devant des femmes qui se veulent voilées et le revendiquent, par-delà la pression du groupe.

Joan W. Scott, La religion de la laïcité

Joan W. Scott

Au départ, est posée la question du sens donné à « laïcité », parfois traduit par « sécularisme », car le processus long qui permet la séparation d’avec la religion mais qui se nourrit d’elle n’est pas réductible au cas français ni à la séparation des Églises et de l’État promue en modèle politique, une téléologie qui en masque les contradictions.

Quant à l’assignation culturelle des femmes à l’intérieur de la maison, elle n’est pas que précepte moral et religieux mais entièrement construite comme fondatrice du système occidental de l’État-nation, et là le livre qui assemble les éléments du puzzle devient un manifeste opposable à la contre-histoire qui d’ordinaire se targue de modifier un seul élément du puzzle, alors que toute anthropologie assemble et met en regard des cohérences internes, ce qui ne veut pas dire que l’on s’en tienne à quelque structuralisme théorique.

Ainsi a-t-on voulu savoir qui et quoi – enfants et biens – est la propriété de qui, et relève de quel impôt. Ce « futurisme reproducteur » a développé la famille mononucléaire comme imparable modèle et les effets politiques de la représentation de genre. Cela ne tient compte que de l’une de nos modalités anthropologiques, mais le schéma est partout le même : la distinction genrée des rôles a cours et l’émancipation politique est verrouillée. Mary Wollstonecraft, Jeanne Derouin ou Hubertine Auclert le dénonceront, le second féminisme portera très précisément sur la demande d’égalité.

L’apport principal de cet essai est de tenter de dater le glissement de l’intérêt porté à la question du pouvoir, source première des inégalités, vers la violence faite aux femmes, et Joan Scott dit que ce nouvel angle a prévalu lors de la conférence des Nations unies à Nairobi en 1985. Dès lors, le second féminisme en sort filtré, et tout pays anciennement colonisé devient lui aussi un lieu à conquérir pour la liberté des sexes. Cette revendication est propre à assurer des « récits de sauvetages » de femmes dans un projet politique qui est moins d’émancipation que d’assimilation à la culture occidentale. L’épisode français de « Ni putes ni soumises » en marque un jalon, mais c’est avec le triomphe du seul « libéralisme » développé par les États-Unis que s’est instaurée une confrontation prégnante avec le monde musulman. Au départ fut la guerre en Afghanistan et des alliances alors sans principe car il s’agissait de contrer l’influence russe, mais désormais on vend la liberté en tant qu’image (politique) et en tant qu’image de corps dévoilés (vendables). Le rapport entre l’Occident et le reste du monde en est redessiné, et Éric Fassin souligne que dès lors, pour des raisons politiques, les conservateurs eux-mêmes se sont sentis obligés de défendre les libertés sexuelles.

Ainsi passe-t-on des temps de la guerre froide qui faisait de la religion chrétienne le rempart contre le dévoiement des âmes et des corps à une volonté de dévoilement tout à fait postcoloniale qui permet de donner corps au « choc des civilisations », mais, dit Joan Scott, nous ne sommes guère plus avancés sur ces questions que lorsque Foucault en 1994, dans son Histoire de la sexualité, soulignait le besoin de s’émanciper du sexe et de ses pratiques comme assignation.

La liberté sexuelle est donc devenue l’ersatz de l’émancipation politique, mais le genre comme grille d’intelligibilité du sexe reste bien ce dont s’abreuve la politique. C’est elle qui le détermine et s’en renforce de disparités usuelles ethniques, de classe ou de religion. Il n’est pas de discours qui n’en perpétue – dans la transformation – des significations indispensables à repérer si l’on veut penser une démocratie plus égalitaire.

Maïté Bouyssy

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