Steven Sampson délivré

Ceux qui ont suivi la genèse de ce livre savent combien son accouchement a été difficile (Roland Jaccard, ami de longue date de Steven Sampson, raconte cela dans plusieurs vidéos sur son compte YouTube, qui ne sont drôles que pour quelqu’un qui voudrait du mal à Sampson) : dès 2013, des extraits paraissent dans la revue L’atelier du roman ; à partir de 2016, les refus d’édition s’accumulent, etc. Enfin, le voici, le « premier roman » de notre « Américain à Paris » (ainsi que le stipule la quatrième de couverture).


Steven Sampson, Moi, Philip Roth. Pierre-Guillaume de Roux, 208 p., 18 €


Son enfantement ressemble à un crime parfait : Philip Roth, qui a occupé Sampson pendant de nombreuses années (il a fait sa thèse sur lui, en 2008, et lui a consacré deux livres, aux éditions Léo Scheer, ainsi que de nombreux articles), qui ici dans cette fiction baroque pose pas mal de problèmes au héros du livre (double de l’auteur ? voire…) – son amoureuse lui reproche de vivre toujours sous son emprise, d’être un ghost writer –, est enfin mort dans le réel (mais plus vivant que jamais dans l’espace littéraire) ; c’est-à-dire que Sampson peut enfin écrire à la première personne : Moi, Philip Roth, et publier (ce livre). « Dorénavant je considérerai la grossesse de ma fiancée comme la dernière humiliation à m’avoir été infligée par mon idole, avant que je ne commence à prendre ma revanche. » Exit le fantôme de Philip Roth ! Enter Steven Sampson.

Sampson et son complexe

Le premier et constant leitmotiv de ce livre est la supposée impuissance créatrice de son héros, Jessie Y-, éternel commentateur de Philip Roth : « — Roth publie, lui » ; « — Tandis que vous ne faites qu’écrire sur lui », s’entend-il dire lors d’un déjeuner avec les parents de sa petite amie Marie, elle même pas en reste : « Le reste ne l’intéresse pas. Au réveil, c’est du Philip Roth, et au coucher aussi. […] — Je le déteste. Tu sais pourquoi ? Il m’a piqué mon mec ». Avec pas mal d’humour (à la Woody Allen ?), Sampson fait de ce thème du rabaissement de Jessie Y-, auquel il est reproché de mener une contrevie exclusivement littéraire et rothienne (dans une sorte de « transe imitative »), le ressort dramatique de tout son roman ; même le corps médical, lors de l’admission de Marie après son « viol », s’en mêle, le traitant de « gloseur ». Question que le narrateur du livre n’esquive pas (humour oblige) : « Oui, je profite du corpus [1], je le foule aux pieds. » Ce qui est sûr, c’est que ce livre s’avère être un roman, et pas un commentaire ; la preuve ? La voici : « — Vous savez, monsieur, ce personnage [il s’agit de Marie] est un hybride, un croisement entre l’idéal et le réel. » Plus qu’une classique autofiction il s’agit ici d’un travail sur « l’auteur-fiction » (entendre « auteur » « comme fiction »), c’est-à-dire qu’« un auteur réel et préexistant intègre une œuvre qu’il contient en y étant contenu », ainsi que l’écrit Sampson dans le chapitre 11, « Marie a une amie ». « Obsédé par ses recherches universitaires, le patient glisse progressivement dans un délire paranoïaque où il croit habiter l’univers fictif de ses études » : roman !

Steven Sampson, Moi, Philip Roth

Steven Sampson © Franck Lussato

Professeur de langues

Dans ses échanges déjà évoqués avec Roland Jaccard, Sampson est persuadé que le milieu éditorial parisien ne voulait pas publier son livre parce qu’il était américain… J’ignore ce qu’il en est réellement (je sais juste que le fils De Roux aurait dû lui conseiller plus fermement d’utiliser plus systématiquement le passé simple en lieu et place du passé composé, et l’imparfait du subjonctif plutôt que le présent [2]…), mais je peux vous dire que l’écrivain « Américain à Paris » est tout à fait passionné par notre langue, et qu’à l’instar d’autres étrangers célèbres qui se sont essayés à écrire en français comme langue étrangère (je pense à Samuel Beckett, ou, plus près de nous, à Umberto Eco), il la manie très bien ; mais qu’en plus il en fait un ressort dramatique de son livre (ce que les auteurs précités n’ont pas fait, à ma connaissance) : un terrain de jeu/guerre linguistique entre un Juif américain et sa promise catholique française : « — Tu es bloqué sur cette putain de thèse. / That damn thesis. Dans ma langue maternelle, elle se plaisait à jurer. /  La thèse l’énervait. » Ou bien : « — J’écrirai une thèse “romancée”. / Romanced, avais-je dit, utilisant un gallicisme. / — Une romance, avec moi ? / Ma fiancée opérait un glissement sémantique… » Tous les coups (linguistiques) sont permis : « Don’t come. » Moi, Philip Roth est (aussi) l’histoire de cette lutte entre deux langues/cultures. Une leçon d’incompatibilité culturelle. « Parlaient-ils du Juif père de la nouvelle génération, destructeur d’une saga française ? »

L’annonce faite à Marie (de Blanzy)

Fidèle à sa passion biblique et à ses éternels clins d’œil au Livre (« J’entendais un bruit qui venait de la salle de bains ; j’ai compris qu’elle se préparait à s’immerger dans l’eau chaude. Un baptême ? Bonne idée ! » ; ou bien : « Par hasard j’ai ouvert le paquet de cigarettes, ce minuscule mausolée doublé de papier argenté pour abriter des cylindres alignés tels des rouleaux de la Torah »), Sampson nomme la petite amie du héros de son livre Marie (de Blanzy) ; avec un tel nom, et puisqu’elle est catholique, il sera logique qu’aux premiers symptômes d’une grossesse elle en attribue la paternité à un mystérieux « Il » : « Il est venu. » Mais qui est donc cette réincarnation de l’ange Gabriel dans ce roman contemporain ? Au début était le Verbe. Suffisamment fort, ce Verbe, dans le Livre, pour enfanter Marie par l’oreille, on le sait. Mais ici, il y a comme des traces de viol, des contusions. Que voulez-vous ! Notre époque n’en est plus à entendre ces sornettes ! Le réel est dur et violent : il y a « des déchirures à l’intérieur du vagin » ; « un mâle a fait du forcing ». Est-ce Roth ? son fantôme ? son double ? « L’Autre aurait-il pris possession de son esprit » (et de son corps) ? Y aura-t-il assomption ? Assomption de la paternité impossible de Roth ? « Grossesse, écriture ? Il mélangeait les genres. » Faut-il confondre l’amant et l’écrivain ? Marie est-elle « l’Élue » ? Steven Sampson est-il le père de ce livre / Y-, le géniteur de cet enfant ? Est-ce anatomiquement possible ? Cet enfant, son ADN sera-t-il de type XX, ou XY ? Ce bébé (innocent) sera-t-il sacrifié ? massacré ? Marie est-elle hystérique ? « Se croyait-elle capable, par la seule force de sa volonté, par pure concentration d’esprit, de concevoir ? […] Croyait-elle possible de se passer du contact physique ? » Jessie est-il cocu ? « — Oh Jessie ! Il [Roth, toujours Roth !] serait heureux d’avoir insufflé une nouvelle vie à travers sa Leçon ! » Autre manière de contrevie ? Que va donc écrire Jessie Y- à Philip Roth lui-même pour l’obliger à « faire connaître ses intentions concernant cette grossesse » ? Qui a volé la virilité de qui ? Y a-t-il un rapport entre le point-virgule final et virgula, « petite verge » selon l’étymologie latine ?  Si vous voulez le savoir, cher lecteur, il va falloir le lire, ce livre baroque… Good Bye, Philip Roth !


  1. On notera avec profit que le tome 1 du livre-essai consacré à Philip Roth par Steven Sampson est titré Corpus Rothi (Léo Scheer, 2011).
  2. Gageons que l’auteur saura corriger ce petit « relâchement » littéraire dans son prochain roman…

Guillaume Basquin

La carte des livres