La peinture est un instrument de guerre

Au Musée national Picasso à Paris, une exposition riche et passionnante des recherches de Guernica (1937) de Pablo Picasso est un hommage admiratif et paradoxal offert au grand tableau qui, trop fragile, ne peut plus quitter Madrid.


Guernica. Musée national Picasso, 5, rue de Thorigny, 75 003 Paris. 27 mars-29 juillet 2018

Guernica. Sous la direction d’Émilie Bouvard et Géraldine Mercier. Gallimard/Musée Picasso, 320 p., 42 €


Aujourd’hui, le catalogue est un ouvrage massif, complexe. Tu vas lire et relire les remarques de Picasso, les textes de Michel Leiris, de Georges Bataille, de Paul Éluard, d’Antonio Saura, les analyses d’historiens d’art… Se révèlent ici la jubilation des figures de Picasso, les douleurs du XXe siècle, la révolte et la colère de l’artiste, les souffrances de l’exil.

Par exemple, Michel Leiris publie Faire-part en 1937 dans le n° 4-5 de Cahiers d’art : « En un rectangle noir et blanc tel que nous apparaît l’antique tragédie, Picasso nous envoie notre lettre de deuil : tout ce que nous aimons va mourir ». Et Leiris décrit « le soleil réduit aux proportions d’une ampoule électrique luisant à deux doigts de nos têtes en une sordide intimité », « les affres du soleil tordu », « le taureau-seul-vainqueur-dardant éternellement ses cornes », « l’oiseau s’égosillant », « les personnages convulsés ». Ce serait « tel le cri du ‟cante hondo” qui doit attendre d’être monté jusqu’à la gorge du chanteur ».

Guernica. Musée national Picasso

Pablo Picasso, « La femme qui pleure, VI » (1937)

Dans un long poème, en janvier 1937, Picasso éprouve la guerre civile espagnole ; il perçoit « une haleine pestilentielle », les « pustules », une « inquiétude étendue à sécher sur les fils barbelés oubliés par l’ennemi de son bonheur », le « ventre farci de vieux journaux, de sales et dégoûtants vieux oreillers crachant la peur et puant la morve », l’artiste qui peint « sur le bord du fil du couteau », le « torchon pleurant de toutes les larmes de ses yeux », les « drapeaux déchirés par les balles », « cris d’enfants cris de femmes cris d’oiseaux cris de fleurs cris de charpentes et de pierres cris de briques… ».

Sans cesse, Picasso proteste, témoigne, se révolte. En mai 1937, il écrit une « Déclaration contre la position fasciste des rebelles franquistes », publiée en juin dans le journal américain Springfield Republican ; « La guerre d’Espagne est la bataille de la réaction contre le peuple, contre la liberté. Toute ma vie d’artiste n’a été qu’une lutte continuelle contre la réaction et la mort de l’art. Dans le panneau auquel je travaille et que j’appellerai Guernica […], j’exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l’Espagne dans un océan de douleur et de mort ». En 1935, il dit à l’éditeur et critique d’art Christian Zervos : « Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi. »

Guernica. Musée national Picasso

Pablo Picasso peignant Guernica (1937)

Le 21 octobre 1966, dans Panorama, une émission de l’ORTF, Picasso est interrogé par Adam Saulnier : « Si vous deviez choisir vous-même […] la toile qui devrait vous survivre, quelle serait-elle ? – Je ne sais pas, c’est difficile, c’est fait tellement avec des intentions du moment, de l’époque, dans l’état dans lequel tout le monde et moi nous nous trouvons. Au moment de Guernica, j’ai fait Guernica, c’était une grande catastrophe, même au commencement de beaucoup d’autres que nous avons subies, n’est-ce pas ? ». Et aujourd’hui, en 2018, nous découvrons les violences, les souffrances, les meurtres, les migrations, les concentrations, les guerres civiles ; Guernica est toujours un mémorial, un témoignage, un faire-part qui marque les exils, les douleurs des régions proches ou lointaines.

En 1946, dans un Bulletin, Picasso demande aux Français : « Aidez les républicains espagnols dans le besoin ! Faites-le pour ceux qui ont défendu la République espagnole, et qui en la défendant, ont lutté pour la liberté. » Picasso pense alors à des combattants espagnols de la guerre civile qui ensuite ont lutté contre le nazisme, contre les collaborateurs : des occupants. En 1946 et 1947, il peint son Monument aux Espagnols morts pour la France.

En 1969, Picasso parle à Roland Dumas, son avocat et ami : « Je ne veux pas que le tableau Guernica ainsi que tous les travaux préparatoires entrent et séjournent en Espagne tant que Franco sera vivant. […] Guernica, c’est ma vie. Guernica, c’est ce qui compte le plus à mes yeux ». Selon certains Espagnols exilés, Picasso aurait alors été peut-être un dernier Don Quichotte…

Guernica. Musée national Picasso

Guernica après le bombardement du 26 avril 1937

Ainsi, en Espagne, en 1937, la guerre civile devient très complexe, tragique, atroce, abominable. En particulier, du 2 au 8 mai, dans les rues de Barcelone, une « autre guerre civile », une deuxième agression se joue entre les communistes et les anarchistes pour aboutir au démantèlement du POUM ; le POUM est l’extrême gauche non stalinienne qui est vaincue et la bannière du « Front populaire » n’est plus à l’ordre du jour… Et les Français sont fascinés, terrifiés devant les photographies et les informations de L’Humanité, on précise : « Mille bombes incendiaires (lancées par les avions de Hitler et de Mussolini) réduisent en cendres la ville de Guernica. » Car, le 26 avril, les bombes ont tué près de 2 000 personnes dans cette cité du Pays basque espagnol. Dans L’Humanité, pour le 1er mai, les travailleurs « fêteront leurs succès et manifesteront pour des mesures contre la vie chère, la mise en œuvre des grands travaux, la retraite pour les vieux, la dissolution des ligues fascistes, l’aide à l’Espagne républicaine ». Le 28 avril 1937, on apprend la mort de Gramsci après onze ans de souffrances dans les geôles mussoliniennes… Dans Le Soir, les photographies montrent Guernica en flammes.

Dans le remarquable catalogue Guernica, tu trouveras des esquisses, des tableaux, des pointes sèches et aquatintes. Ce sont les femmes qui pleurent : les larmes, les mouchoirs, les cris ; ce serait un post-scriptum à Guernica ; ce serait le deuil des mères qui souffrent sous le bombardement. Leurs yeux chavirent ; les larmes coulent…

Gilbert Lascault

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