Soixante-quatre détenues ont accepté d’être photographiées

Depuis trente-cinq ans, la remarquable photographe Bettina Rheims interroge la représentation de nombreuses femmes célèbres et inconnues, leurs attitudes, leurs positions, selon des territoires et des angles variés. En 2014, son projet est encouragé et favorisé par Robert Badinter, avocat, homme politique, intellectuel. L’historienne de l’art Nadeije Laneyrie-Dagen commente les photographies de soixante-quatre détenues de quatre prisons françaises.


Bettina Rheims, Détenues. Gallimard, 180 p., 39 €

Exposition Détenues. Château de Vincennes, 9 février-30 avril 2018. Château de Cadillac, place de la Libération, 33410 Cadillac, 1er juin-4 novembre 2018


Dans l’avant-propos, Robert Badinter met en évidence la présence de ces détenues qui ont accepté d’être photographiées. Chacune affirme sa dignité, sa singularité, son indépendance qui brisent l’uniformité imposée par la vie carcérale. Sous le regard de Bettina Rheims, chaque détenue se révèle un être féminin, unique, une personne, et retrouve, à ce moment, hors de sa cellule, son individualité dans un monde où l’uniformité et une tristesse monotone prévalent. La dignité que tout être humain porte, l’objectif de la photographe nous la restitue sous nos yeux étonnés.

Robert Badinter a expliqué et défendu le projet de loi visant à abolir la peine de mort, adoptée en 1981. Comme Victor Hugo, comme Badinter, les questions complexes et difficiles de la détention interviennent dans des écrits et des actions. Si vous regardez les photos de 64 détenues, alignées sur une grande table, un mystérieux air de famille se découvre pourtant dans ces visages. Robert Badinter s’interroge alors : « Est-ce la condition carcérale qui donne aux détenues ce regard commun, presque identique, alors que leurs yeux mêmes sont si différents ? » Il précise : «  Ce n’est pas en prison qu’il faut espérer les femmes en fleurs. Force est de constater que ces femmes (encore jeunes pour la plupart) ont perdu cette lumière des visages et des corps, qui éveille autour d’elles les promesses du désir. » Ainsi, dans les cellules, ce sont peut-être « une vie mise en veilleuse, des souffrances secrètes et des combats silencieux ». Selon Badinter, ce serait « un chemin vers la liberté intérieure, la seule qui vaille ».

Bettina Rheims, Détenues

Sylvia L, novembre 2014, Corbas © Bettina Rheims

Bettina Rheims photographie les détenues et suggère leur existence énigmatique. Elle signale que « l’administration pénitentiaire est une lourde machine, apparemment si éloignée de la création artistique ». Mais elle ajoute : « J’y ai, cependant, croisé des hommes et des femmes attentifs et bienveillants qui ont soutenu ce projet. » Elle remercie toutes les équipes qui ont accompagné son travail (directions, services de développements culturels et d’insertion et de probation, bibliothèques, surveillants). Ce sont « les espaces de privation de liberté et d’enfermement ». Ainsi, selon Bettina Rheims, ces détenues se sont racontées en des conversations de femmes à visages découverts. Comment préservaient-elles leur féminité, dans des conditions matérielles très difficiles, loin de leur famille, de leurs enfants, de leurs amours ?

En 2014, celles qui ont accepté leurs photographies se sont présentées dans un studio improvisé avec l’autorisation de l’administration pénitentiaire et du juge d’application des peines. Dans ce studio, Bettina Rheims et des assistants ont proposé aux détenues de choisir une attitude, de se faire coiffer et maquiller si elles le désiraient. Ce serait une occasion pour elles de retrouver une estime de soi, peut-être incertaine, dans des lieux de confusion et de dangers…

Nadeije Laneyrie-Dagen examine les photographies de ces femmes qui souffrent et tentent de vivre. Ces femmes photographiées sont peut-être proches d’une voisine, ou d’une sœur, ou d’une mère, d’une cousine. Tu aurais honte si tu te posais cette question : « Une taularde, cela ne se reconnaît donc pas aussitôt ? » Nous sommes loin du XIXe siècle, des clichés d’Alphonse Bertillon et des recherches du criminologue italien Cesare Lombroso. Aujourd’hui, les prisons divisent et sont interrogées… Devant les tirages de Bettina Rheims, tu découvres les couleurs : le plus souvent, les bleus et les gris ; une minorité choisit un corsage blanc ou un imperméable crème ; surgit une robe écarlate, tee-shirt orangé ou turquoise… La lumière est tamisée – voilà le rôle et le travail des assistants ; l’éclairage ne vient pas frontalement ; il n’est pas agressif comme le serait un projecteur. Le même tabouret est utilisé pour celles qui sont photographiées et elles peinent à trouver leur place. Sont perçus parfois les tatouages, une scarification, les cicatrices, les spirales, une rose dessinée… Une moitié de ces femmes choisit les vernis : rose, mauve, blanc nacré, bleu, noir… Souvent les doigts sont rouges, boudinés, gonflés. Parfois le corps avoue toutes les misères. Peu de choses échappent décidément au regard de la photographe. Elle scrute les lieux et les conditions de toutes sortes de femmes ; sa recherche est proche des milliers de portraits du photographe allemand August Sander (1876-1964) en une encyclopédie visuelle. Bettina Rheims ne néglige rien, ni ne dissimule ; mais son regard est juste et il ne porte nul jugement.

Bettina Rheims, Détenues

Ramy, octobre 2014, Poitiers Vivonne © Bettina Rheims

À la fin de ces photographies, Bettina Rheims inscrit des notes brèves pendant les poses des détenues. Par exemple : « Elle parle de tristesse. Il faut travailler, s’occuper, ne pas s’occuper des autres, accepter les règles, et tout se passe bien. La prison infantilise. ‟Moi, je suis une privilégiée ; j’ai un mari, des enfants, des petits-enfants”. Un de ses petits-enfants lui a dit : ‟Mamie, tu as une très grande maison, mais il y a beaucoup de policiers chez toi”. »

Ou bien : « Elle a eu un mari avec qui elle est restée pendant vingt-cinq ans, mais elle vient de lui ‟donner son congé”. Elle est en chimiothérapie et pense qu’elle est peut-être mieux soignée ici qu’à l’extérieur. Elle parle d’elle : ‟Je suis une battante, une guerrière.” Elle ajoute : ‟Parmi ces femmes-là, il y en a plein qui ont perdu le contact avec leur famille. Du coup ici c’est un peu comme une maison de retraite.” »

Ou encore : « ‟On n’est pas des criminelles pour le plaisir… Au début, ça a duré quatre mois avant que j’avais tué mon mari. Je ne savais plus écrire, je ne savais plus lire… Il fallait tout réapprendre.” » Ou bien : « Elle écrit des textes, des chansons… Elle a pris une peine de dix ans. Elle s’est (dit-elle) trouvée ‟au mauvais endroit au mauvais moment” ; elle ne croit pas être considérée comme dangereuse. Elle aurait de bonnes chances de sortir bientôt. »

Ou aussi : « Une détenue raconte : ‟Je suis anarchiste. Je suis un voyou. Je peux faire un passeport vrai-faux facilement. J’ai tué un mec. Faut tout essayer dans la vie… J’ai eu beaucoup d’amants de toutes le couleurs. La vie est merveilleuse, ça m’amuse… Mon fils, lui, n’est pas assez violent ; il préfère encore se tenir à carreau.” » Ou bien : « Elle n’a plus le droit de peindre. Du coup, elle apprend le russe et le chinois. Elle dit : ‟On ne peut pas être en prison dans un milieu social différent du vôtre ; tout le monde vous déteste” ; elle précise : ‟On s’y fait ici parfois des amies ; mais quand les amies sortent avant vous, ça brise le cœur.” »

Ou : « Celle-ci élève des escargots dans sa cellule. Tous les soirs elle pose trois escargots sur son visage. C’est son secret de beauté. Elle a une belle peau. » Ou encore : « Elle rit tout le temps. Quand elle parle de la prison, elle dit : ‟La maison est bien.” » Ou encore : « Elle est toujours tombée sur des mecs épouvantables qui profitaient d’elle, qui lui prenaient son fric… Elle se fait donner des médicaments. Elle dit : ‟Je me débrouille pour être stone tout le temps ; les jours passent plus vite.” »

Ou : « Son chéri la soutient. C’est pour lui qu’elle fait la photo. Elle dit : ‟Il y a beaucoup de tensions, de bagarres… Il faut savoir se taire. À la fin ils vous insultent et menacent.” Les assises lui font peur. » Ou : « L’une dit : ‟Mon corps est là, mais pas ma tête.” » Ou aussi : « Elle veut se faire opérer pour devenir garçon. Elle veut se faire retirer les seins et faire de la muscu pour avoir des pectoraux. En Colombie elle ira ; là-bas, les meilleurs chirurgiens ne sont pas chers… Elle a voyagé à Monaco, à Saint-Trop où c’est facile d’arnaquer les mecs riches. »

Ou : « L’une raconte : ‟Mon mec, c’est un voyou, grand avec plein de muscles. Je le suis dans sa vie de fou. Il vaut mieux en rire qu’en pleurer.” » Ou aussi : « Elle affirme : ‟Ici c’est mieux. Mais c’est quand même moins bien qu’en Espagne. Là-bas, ils font l’amour partout, les surveillants avec les détenues, partout.” Son mari est policier. Et elle dit : ‟Je n’ai pas parlé quand on m’a arrêtée. Quand on est corse, on ne balance pas.” »

Ou bien : « Elle est heureuse : ‟Je n’ai pas peur de ma photo, je peux me regarder dans la glace.” » Ou : « Elle a pris quinze ans pour drame familial. Elle explique : ‟Mon fils a compris. La photo est, bien sûr, pour mon fils.” » Ou encore : « L’une dit : ‟Ici tout est pour les hommes. Il y en a une qui voulait travailler à la cuisine ; mais la cuisine, c’est les hommes qui la font. Le gymnase aussi, c’est pour les hommes. On ne peut pas faire du sport quand on est une femme. Les hommes gouvernent tout. Les femmes, tout le monde s’en fiche. Personne ne s’occupe d’elles.” » Elle est très révoltée.

Gilbert Lascault

À la Une du n° 50