Roman fantomatique

Le nouveau livre de Linda Lê fait du roman le lieu d’une expérience narrative. Il s’y ordonne la lecture non pas d’un récit mais de sa forme, de ce qu’elle rend possible de dire, que l’on n’aurait pas pu dire autrement.


Linda Lê, Héroïnes. Christian Bourgois, 224 p., 19 €


Le nouveau roman de Linda Lê n’est pas un roman au sens où on l’entend habituellement. Il ne suit pas une trame narrative bien nette, avec un début, un milieu, une fin. Il semble désordonné, sans but évident, comme flottant. Il n’évolue – on y découvre des péripéties ou des thèmes, bien sûr – qu’au gré des échanges entre un jeune étudiant suisse en pleine crise existentielle et une femme mystérieuse qui ne se sont jamais rencontrés, qui se parlent, s’écrivent plutôt, dans l’épaisseur de leurs fantasmes et de leurs vies. On ne lit pas leurs échanges, on dérive vers ce qui s’en dit, tout au long du récit. Ainsi, l’un et l’autre ne se découvrent que par bribes, partagent des choses minuscules.

Lui n’arrive pas à écrire une thèse sur Kafka, s’ennuie un peu, se cherche. Elle, accumule les petits boulots improbables, traduit, prend des photographies. Tous deux sont d’origine vietnamienne. Tous deux sont fascinés par la même femme : une chanteuse vietnamienne qui, à la chute du gouvernement du Sud, s’est exilée aux États-Unis, puis en France. Fascinés par sa voix, ses chansons un peu mièvres, sa vie, son rapport aux hommes, au pouvoir, à la célébrité. Fascinés par son ambiguïté. C’est d’elle, presque exclusivement, qu’ils parlent, autour d’elle qu’il échangent ; puis, par capillarité, d’une militante politique qui vit dans le même immeuble, puis de sa sœur qui semble ressurgir du passé. La jeune femme a exposé une photographie de la chanteuse qui a bouleversé V., a « d’une certaine façon libéré quelque chose en lui » ; elle « lui était avant tout apparue comme un fantôme ». Et tout le roman tourne autour de cette fascination, de ce qu’ils s’en disent.

Linda Lê, Héroïnes

Linda Lê © Mathieu Bourgois

Au gré de leurs échanges, on découvre la vie compliquée de cette femme, ses contradictions, son insupportable égoïsme et sa fragilité émouvante, les contradictions de la guerre, la vie des expatriés, les fantasmes qu’ils entretiennent, la difficulté de transmettre à la génération suivante, ici, en Occident. Héroïnes raconte ce trouble de ne pas se connaître, de se découvrir peu à peu, de vivre dans le prolongement d’un passé qui échappe. Héroïnes raconte aussi l’engagement politique, la violence de la guerre civile, les fantasmes et les refoulements qu’elle produit, la nature de l’engagement, le poids des compromissions, l’exil. D’une déchéance douce, triste, impalpable, émergent des sentiments troubles, des angoisses et des non-dits éprouvants. Héroïnes raconte plein de choses, dans ce qui semble un grand désordre, celui d’échanges parcellaires, revient sur ses propres traces, s’égare… Et pourtant ce n’est pas du tout ce qui compte.

Certes, Linda Lê exprime des sentiments compliqués d’inappartenance et de doutes, certes les histoires qui s’entremêlent, touffues, sont passionnantes et émouvantes, certes la réflexion sur l’exil et la lecture de l’Histoire sont fortes, mais ce qui compte, c’est la façon dont ces éléments surgissent dans le cours d’une fiction. Comment les discours absents deviennent le moteur narratif même, paradoxal, invisible. Ce qui compte, ce sont les dispositifs narratifs, la puissance qu’ils rendent possible. Tout y est ainsi stratifié, chaque part du récit s’emboîtant dans un discours absent. Le roman de Linda Lê devient alors une sorte d’abîme narratif qui semble devoir avaler tous les discours qui s’y tiennent, toutes les conceptions qui y prennent corps. C’est de l’anti-narration, comme si le roman avait été retourné, comme un gant. Les discours qui envahissent le roman s’entrecoupent, les sujets aussi, comme autant de couches sédimentées qu’un coup violent viendrait troubler et mêler soudainement. Et tout l’intérêt du livre se loge dans cette dimension critique – c’était déjà le cas dans le très beau Œuvres vives paru en 2014 – qui fait que le roman n’en est plus un tout en en étant un, que les discours s’y chevauchent, que ce qui s’y dit doit toujours être interrogé davantage.

Le roman devient le lieu d’une expérience narrative, mais plus encore d’une pensée de ce qu’est, ce que peut, ce que doit être une fiction. C’est dans l’épaisseur – l’absence, le vide aussi – de la fiction que peuvent se concevoir à la fois le sujet, les thèmes du livre, qui y gagne une densité supérieure, c’est là que tout se joue. Le récit ne tient que par la forme à laquelle il obéit, ici la correspondance absente, et ne fait que la réfléchir à l’infini. Tout le mal-être de V., les mystères qui entourent sa correspondante, le destin des personnages, le vide auquel ils doivent faire face – ce qu’ils ont perdu pour certains, leurs angoisses pour d’autres –, avalent tous les grands thèmes qui traversent le roman, comme si l’unique solution était de les dire, seulement les dire, sans autre enjeu.

Le livre de Linda Lê procède donc d’un choix radical, d’un véritable parti pris esthétique. La littérature est ici autant le lieu d’une expérience émotionnelle que d’une réflexion sur ce qui rend possible la littérature, sur ce qui s’y joue vraiment – de la vérité, de l’histoire, du temps, de la psyché… Le passé, grand sujet du récit, ressurgit ainsi sous forme de fantômes, de traces – la sœur de la chanteuse, la photographie par exemple –, qui, sans l’expérience narrative, sans la décomposition lucide de la forme du récit, ne pourraient se dire aussi fortement ; qui, sans l’empêtrement de la cohérence, de la linéarité, ne pourraient toucher si profondément à la nature de l’exil, lequel n’est finalement, toujours, qu’intérieur.


Linda Lê publie également un essai, Chercheurs d’ombres.

Hugo Pradelle

À la Une du n° 43