Lectures ténébreuses

Les brefs essais que Linda Lê consacre à ceux qu’elle appelle des « chercheurs d’ombres » sont autant de manières d’écrire, de lire, de vivre différemment. À les lire, on gagne une certaine lucidité sereine face à l’angoisse créatrice.


Linda Lê, Chercheurs d’ombres. Christian Bourgois, 176 p., 8 €


Linda Lê parle de livres, d’écrivains, d’idées, comme personne d’autre. Ni prise dans l’exclusive d’un sujet, ni diluée dans le thématisme, son œuvre critique obéit à un mouvement constellaire. La pensée y est drainée par une force qui les attire, les agglomère, les relie. Son discours critique y gagne une sûreté remarquable et une grande originalité, une puissance de séduction intellectuelle qui, en même temps qu’elle démontre une grande maîtrise, fait entrer dans certaines lectures, dans le mouvement même de la lecture. Comme ses essais précédents – Par ailleurs (exils), Au fond de l’inconnu…, Tu écriras sur le bonheur –, son Chercheurs d’ombres (les deux pluriels sont essentiels) se tient d’un certain côté de la littérature, dans une certaine confrérie. Ici, celle des « sentinelles de la nuit », des écrivains qui troublent le confort, déploient des pensées profondément subversives, dont les œuvres travaillent longtemps dans le corps et l’esprit des lecteurs. Ceux-là « qui choisissent l’ombre, se tiennent dans l’ombre, ont été rejetés dans l’ombre ».

Linda Lê, Chercheurs d’ombres

Autoportrait de Bruno Schulz (1920-22)

Tout à la fois les dépossédés et les élus, ceux qui se tiennent à côté, sur des seuils mystérieux. Linda Lê nous entraîne avec eux, fait se rapprocher des univers, partage des positions, des états. Ses essais semblent déterminés par la capacité d’incertitude des œuvres – romanesques, poétiques, filmiques –, par ce qu’elles provoquent d’angoisse, de lucidité. Car en abordant tantôt l’œuvre de Bruno Schulz, ses relations avec Gombrowicz, la nouvelle que Maxim Biller lui consacre ou bien la vie de Joë Bousquet, qu’elle nous saisisse par une citation parfaitement choisie du Journal de Kafka ou un vers de Rudanski, qu’elle nous parle de la guerre du Vietnam et du superbe livre de Bao Ninh ou d’un hôpital psychiatrique dans un film de Wang Bing, elle affirme un certain rapport à la fois à la lecture et à l’écriture. Un rapport de résistance, de bravoure, de danger, d’inquiétude. Lire, comme écrire, c’est forcer la ténèbre, s’y glisser, « prendre un risque moral ». C’est tenter d’élucider « les zones d’ombre, si riches de contradictions, de paradoxes, de questionnements, [où] naissent les intuitions les plus fécondes », pénétrer « au cœur de la nuit », « mieux ressaisir notre vie en sortant de nous-mêmes, en faisant le deuil de ce que nous a appris notre intellect, en exploitant notre aptitude à nous ouvrir à tous les possibles ».

Chez Linda Lê, dans le lien qu’elle tisse avec des œuvres qui constituent un autre, il est toujours question d’un accueil. « Car lire un livre, comme lire sur un visage, c’est prendre conscience que face à nous il y a le surgissement d’une présence peut-être dangereuse, car elle nous remet en question, elle interroge notre individualité, elle menace de chambouler nos certitudes. » L’autre qui ne vit pas la même vie écrit des choses qui nous inquiètent, qui bouleversent notre identité, l’autre a une voix distincte. Ses brefs essais, incisifs, à la fois tendres et résistants, nous préviennent : « Tout lecteur, quand il  aborde une œuvre, se doit de se mettre à l’écoute de cette voix venue des profondeurs. » Elle y exerce ainsi « une vigilance attentive », respectueuse, profonde. Pourtant, les textes qu’elle nous invite à lire – qu’elle parle de Sei Shônagon ou de Rilke, de Simone Weil ou de Norman Manea, de Melville ou de Chalamov – ne doivent pas se lire simplement dans leur ponctualité, comme un cabinet de lectures curieuses, mais bien comme un ensemble qui entreprend de penser la nature de la littérature, des langues qui y naissent, des conceptions de l’existence qui y émergent. Elle y propose une manière de lire ensemble ce qui d’habitude se distingue, de savoir ce qu’on lit et pourquoi.

Linda Lê, Chercheurs d’ombres

Franz Kafka

En choisissant des livres qu’elle conçoit, à l’instar de Cristina Campo, comme « des îles solitaires, des présences cachées au monde mais habitées par des ‟forces de révolte” », Linda Lê affirme la force de la littérature, la prise que les mots s’y agençant conservent malgré tout dans le monde contemporain. Elle ne sombre néanmoins pas dans une nostalgie ou une déploration bien vaines, mais, au contraire, stimulant la curiosité, rouvrant des portes dans notre esprit ou notre mémoire de lecteurs, affirme la vitalité de la littérature, explore les raisons qui y poussent. Elle réaffirme avec force que créer, « c’est aussi résister à la mort, se métamorphoser, se recréer, en un mot travailler sur soi pour libérer une puissance de vie qui avait été emprisonnée ». En lisant ses textes, on est, paradoxalement, du côté de la vie, de son emportement. L’obscurité, les lieux ténébreux que les livres nous révèlent, y sont des moyens extraordinairement efficaces qui nous poussent « à lutter contre son inexistence, à vaincre son néant en créant ». En lisant « des livres faits pour nous troubler, car ceux-là seuls nous raffermissent », on gagne une part de vie, profondément. Et lorsqu’elle évoque, en un portrait très émouvant, la figure de Vincent La Soudière qui affirmait que « l’œuvre est le dépositaire de tout l’invivable dans l’homme », Linda Lê continue de dire que c’est dans les œuvres qui gagnent leur énergie dans l’ombre qu’il faut chercher des moyens neufs de réinventer la vie.


Linda Lê publie également un roman, Héroïnes.

Hugo PradelleLi

À la Une du n° 43