Heidegger, encore

Au rythme moyen de deux livres par an, la publication en français des œuvres complètes de Heidegger ne ralentit pas, comme si l’on pouvait continuer ainsi sans que soit posée cette simple question : peut-on encore lire celui qui fut tenu pour le grand philosophe du siècle et dont nous savons désormais que l’antisémitisme était une composante structurelle de sa pensée ?


Martin Heidegger, Vers une définition de la philosophie. Trad. de l’allemand par Sophie-Jan Arrien et Sylvain Camilleri. Seuil, 288 p., 25 €


Jusqu’il n’y a guère, nous disposions de deux éléments clairs. D’une part, l’absence de propos ouvertement antisémites dans les livres et les cours publiés ; d’autre part, le rectorat de l’année 1934 durant lequel furent prononcés des discours dans l’air du temps mais que l’on pouvait juger dictés par les circonstances. On savait aussi que Heidegger avait refusé de demander pardon pour cette compromission avec le régime. Ce refus était d’interprétation délicate car on laissait entendre qu’il était dû à un profond sentiment de honte, ce que des cœurs généreux peuvent pardonner. Sur ces bases, les uns voyaient un peu partout des traces d’un « nazisme en philosophie », les autres faisaient leur la thématique de la « grosse bêtise », validée à leurs yeux par les diverses circonstances dans lesquelles Heidegger avait aidé des Juifs, nombreux parmi ses étudiants, au dire de Hans Jonas. Nombreux avant 1933, sans doute.

Depuis les récentes publications de textes dont leur auteur a souhaité qu’ils figurent au summum de ses œuvres complètes, nous pouvons dire avec précision ce qu’il en était. Non, Heidegger n’était pas du genre à hurler avec les porteurs de chemises brunes et les brûleurs de livres : trop vulgaires à ses yeux. On ne peut pas dire qu’il aurait été nazi ; rien non plus en lui d’un Céline ou d’un Brasillach dénonçant nommément des Juifs. Pendant que d’autres organisaient l’extermination, il dissertait sur Nietzsche et sur Hölderlin, préférant ignorer la lecture que les autorités faisaient de ces auteurs, indigne de sa propre hauteur de vue. En revanche, nous savons désormais, parce que lui-même a voulu que cela se sache, que sur tout ce à quoi il s’en prenait il apposait par devers lui un adjectif : « juif ». Ainsi de « l’oubli de l’être », ainsi de la technique, ainsi de la rationalité scientifique qui « explique mais ne comprend pas ». À l’avers de la face qu’il mettait en lumière de tous les grands thèmes de sa pensée, il voyait figurer l’objet de sa détestation : quelque chose de juif.

Cet antisémitisme métaphysique peut bien s’accorder avec une affection personnelle pour des Juifs ou des Juives et il a peu de chances de se traduire dans une volonté de massacre. D’autant que le sang tache. Que dirions-nous s’il n’y avait pas eu l’hitlérisme et les camps d’extermination ? Certains diraient sans doute que cet antisémitisme-là n’est pas si grave, que c’est une position comme une autre, assez banale chez un catholique, dont les Français négligent de faire grief à saint Louis et à beaucoup d’autres. On peut aussi juger que ce qu’un philosophe peut faire de pire relève précisément de sa philosophie. Si lui-même interprète son propre travail comme dirigé par un antisémitisme fondamental, alors son travail lui-même est en cause. Des thèmes qui pouvaient paraître séduisants reçoivent une lumière autre et apparaissent comme un habillage flatteur pour une détestable thématique archaïque.

Et pourtant, aussi prévenu soit-il désormais, le lecteur de Heidegger ne peut oublier quelle séduction cette pensée a exercée et continue d’exercer, y compris sur lui-même. Doit-il se méfier de cette séduction et s’en prémunir de toutes ses forces ou peut-il raisonnablement se convaincre qu’il est possible de faire le tri entre des thématiques dont nous sommes désormais avertis de la dangerosité, et d’autres qui peuvent à bon droit être perçues comme inoffensives sans pour autant être inodores ?

On peut présenter le problème d’une autre manière : l’influence considérable que Heidegger aura exercée, en particulier auprès de certains des plus grands noms de la philosophie française, peut-elle être tenue pour nulle et non avenue du fait de ce que l’on sait désormais de l’arrière-plan qu’il voyait à des thèmes qui peuvent faire – et ont fait – l’objet d’une tout autre lecture ? Quel sens y aurait-il à dire que tous ses lecteurs se sont fourvoyés ? Les musiciens tiennent volontiers qu’un compositeur n’est pas forcément le meilleur interprète de ses propres œuvres ; dans le même esprit, ne pourrait-on dire que l’interprétation que Heidegger fait de ses propres thèmes n’est pas forcément plus adéquate que celles qu’en ont faites Sartre ou Derrida ? Nous ne lisons plus en Balzac le défenseur intransigeant de la monarchie légitimiste…

Pour le dire encore autrement : l’importance des œuvres de Heidegger est un fait historique sur lequel on ne peut revenir, quoi que l’on en pense, quelque appréciation que l’on porte et sur ces livres et sur leur auteur. S’interdire aujourd’hui de les lire à cause de ce que l’on sait désormais de l’interprétation qu’il en donnait, enfouir ce penseur dans les poubelles de l’Histoire, aurait tout de l’effet de mode – dont nous voyons, dans les divers domaines où il s’exerce, qu’il s’appuie souvent sur les considérations les mieux fondées, les plus morales.

Martin Heidegger, Vers une définition de la philosophie

Martin Heidegger, en 1927

Cela posé, reste à s’interroger sur la légitimité d’une publication intégrale du moindre cours donné par celui qui aura été, plusieurs décennies durant, un professeur soucieux de charmer son auditoire. Heidegger a publié quelques livres ; certains de ses cours ont été des évènements intellectuels ; on en est maintenant à publier des livres posthumes et le moindre de ses cours. On s’achemine ainsi vers la centaine de volumes. Pour qui ? Pour quoi ? Tantôt les éditeurs nous assurent que tel cours vaut comme laboratoire des « gestes théoriques qui seront déployés dans Être et Temps  » ; tantôt ils nous disent que tel autre cours met en place « quelques-uns des grands thèmes qui seront au centre de son exploration ultérieure de la métaphysique ». Il s’agirait donc de lire Heidegger pour mieux lire Heidegger. Pourquoi pas, mais il serait peut-être bon de commencer par lire Heidegger, celui des incontestables grands livres – à moins qu’un grand éditeur généraliste ne destine ses publications aux seuls doctorants et aux bibliothèques universitaires auxquelles ceux-ci auront accès.

Certaines de ces publications sont d’un grand intérêt, soit en tant que telles, soit parce qu’elles éclairent l’arrière-plan du cheminement de pensée heideggérien. C’est évidemment le cas de celles qui font apparaître son antisémitisme, mais aussi de celles qui montrent son catholicisme ou qui explicitent son opposition à Descartes. Osons l’irrévérence : il faut bien dire que, dans certains cas, nous voyons surtout les faiblesses et les tics d’un professeur qui, c’est bien normal, n’est pas toujours au mieux de sa forme intellectuelle.

Les « premiers cours » publiés ce printemps relèvent d’un autre cas de figure. Dans les mois qui suivent la défaite de 1918, un professeur tout juste trentenaire s’efforce de définir la philosophie. Nous pouvons certes deviner l’ébauche de la réflexion qui conduira au maître livre de 1927 mais rien n’impose d’adopter ce point de vue de Quellenforschung, de recherche des précurseurs. Point ici de ces jeux de mots tordant les étymologies grecques, non plus que de ce qu’Adorno qualifiait de « jargon de l’authenticité ». Un très bon cours prononcé par un jeune professeur doué, à peine sorti de sa participation à la guerre en tant que météorologiste à Nouillonpont. Moins exposé que beaucoup d’autres soldats, comme il le reconnaissait lui-même, il a pu, dans son baraquement, consacrer beaucoup de temps à la lecture, en particulier de Rickert et Windelband, de Natorp, de Husserl de qui il se rapproche. Prononçant son cours de l’année 1919, il a présentes à l’esprit toutes ces lectures bien assimilées et elles nourrissent sa réflexion.

Avec cet essai de définition de la philosophie, nous est ainsi donné à lire un cours exemplaire prononcé il y a près de cent ans. Certes, beaucoup des références intellectuelles qu’il mobilise sont désormais éloignées des débats philosophiques vivants, qui ne se préoccupent guère du néokantisme début de siècle, que ce soit celui de l’école de Bade ou celui de l’école de Marbourg. Mais on peut trouver dans cela même un intérêt de type historien. On peut aussi faire de ce cours un modèle utilisable un siècle plus tard par des professeurs incités à effectuer face aux auteurs de la génération précédente un travail analogue à celui qu’avait fait Heidegger pour la génération qui l’avait précédé. De ce point de vue aussi, ce cours serait exemplaire.

Reste bien sûr cette question : si l’on n’avait pu inscrire « Heidegger » sur la couverture d’un tel livre, les éditions du Seuil l’auraient-elles publié ? Il est permis d’en douter.


En attendant Nadeau est déjà revenu sur le cas Heidegger, en chroniquant les livres de Donatella Di Cesare et Guillaume Payen (Marc Lebiez), de Georges-Arthur Goldschmidt (Jean Lacoste) et de François Rastier (Georges-Arthur Goldschmidt).

Marc Lebiez

À la Une du n° 36