Le chant du monde

Il est rare que, dans un traité de philosophie générale, la musique se voie dédier plus de deux ou trois paragraphes ; mais dans celui qui vient de paraître (nous sommes en 1840), Esquisse d’une philosophie, Lamennais [1] y consacre soixante pages.


Félicité-Robert de Lamennais, Esquisse d’une philosophie. Pagnerre éditeur, 3 vol., 416 p., 452 p. et 484 p.


Il s’agit du chapitre premier du livre neuvième de la Seconde Partie (tome III).

Les formes limitées que nous sommes ont deux modes de manifestation : la lumière et le son, « qui, perçu par l’ouïe, nous révèle ce qui se dérobe éternellement à l’œil dans les secrètes profondeurs de l’être ». C’est ce qui explique la puissance de la musique : le son manifeste ce que nous avons de plus intime et « agit aussi sur ce qu’ont de plus intime ceux qui perçoivent cette manifestation ». L’artiste – compositeur ou exécutant – confère son accent personnel à cette puissance qui n’est qu’un instrument entre ses mains.

La musique des hommes est le reflet de leur imperfection : « Les limites si resserrées qui nous pressent se manifestent en tout. Nécessairement bornée comme nous, incomplète comme nous, notre musique est le rapport de l’harmonie totale à notre nature particulière. » Si nous entendons ce que nous nommons des « dissonances », c’est que « leur relation au tout nous échappe ». Il existe une musique aussi vaste que la Création, mais nous ne pouvons la connaître : « Depuis la goutte d’eau qui gémit en se brisant sur un brin d’herbe, jusqu’à l’Océan qui ébranle avec des mugissements formidables les bases souterraines de la terre ; depuis le jonc des bords du fleuve jusqu’à l’oiseau qui soupire la nuit au fond des forêts ; depuis l’insecte imperceptible qui murmure des tristesses ou des joies inconnues dans le calice d’une fleur, jusqu’à l’homme dont les chants s’élèvent de monde en monde vers leur éternel Architecte, chaque être a sa voix dans ce concert divin. » On entendrait la voix de la nature si l’on pouvait « s’élever à une hauteur où tous les bruits de la terre, sans cesser d’être perçus, se confondissent en un seul bruit ». Le son – les sons – que produit une cloche peut nous en donner une idée ici-bas. On songe, ici comme en de nombreux endroits, à Chateaubriand, au Génie du christianisme, grande source d’inspiration pour Lamennais.

À la tripartition que Lamennais opère parmi les êtres – êtres inorganiques ; êtres de sensibilité et d’instinct ; êtres humains – correspondent trois dimensions de la musique. L’harmonie (science des accords) « exprime le monde inférieur et les rapports des êtres dans ce monde, elle en est la voix ». À l’égard des êtres doués seulement de sensibilité et d’instinct, la musique ne s’élève pas tellement plus haut, demeurant dans « la sphère de la fatalité, de la nécessité » : « elle manque du principe générateur de la mélodie ». Étrangère à ces deux mondes, la mélodie (que Lamennais définit comme une « suite de sons déterminés qui s’appellent et s’enchaînent comme les mots dans le discours ») est l’expression des seuls êtres humains.

L’harmonie doit donc être subordonnée à la mélodie – comme la nature à l’homme, la couleur au dessin, le paysage à la figure humaine. En cela, Lamennais est nettement l’héritier de Rousseau, pour qui « le véritable empire du cœur appartient à la mélodie » (article « Musique » de l’Encyclopédie). Rameau, au contraire, considérait qu’il n’y a pas de mélodie que ne régente une harmonie, explicite ou sous-jacente.

Félicité-Robert de Lamennais, Esquisse d’une philosophie, Pagnerre

Félicité-Robert de Lamennais par Paul Guérin, en 1831

Ce que « reprochait » fondamentalement Rousseau à l’harmonie, c’est d’avoir désuni sans retour le chant et la parole. Sur ce terrain-là aussi, celui de la fusion originelle du chant et de la parole, Lamennais suit fidèlement Rousseau. Il cite même textuellement une phrase de l’Essai sur l’origine des langues sans révéler son emprunt : « Dire et chanter étoient autrefois la même chose, dit Strabon [2]. » Les discours furent d’abord soumis « à des règles sévères de prosodie et d’accentuation ». Peu à peu, la musique se distingua de la parole : « Elle abandonna au pur langage l’expression directe des idées, se bornant à parler aux facultés sensitives de l’homme, dans leur rapport avec le son : d’où son caractère d’universalité. » On ne saurait mieux la définir, dit Lamennais, que comme « une langue sans consonnes ». De la même façon, Rousseau avait affirmé dans son Essai : « On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. » Et l’on sentit en chantant.

Longtemps, la musique ne fut que vocale. La mélodie des instruments dérive primitivement de la voix, et les premiers d’entre eux ne servaient qu’à donner le ton aux chanteurs. La musique, souligne Lamennais, était pour les Anciens « la parole même élevée à son plus haut degré de puissance ». Dans le plain-chant, « l’absence de mesure éveilloit comme un vague sentiment de l’infini ». Puis la monodie céda la place à la polyphonie, qui ne signifie d’ailleurs pas la victoire de l’harmonie sur la mélodie : chez Palestrina, dont Lamennais célèbre le « génie sans rival », l’harmonie n’est pas première ; elle résulte de la rencontre de mélodies indépendantes.

Si Lamennais déplore le déclin de la musique religieuse et redoute surtout que les arts, ne parlant plus qu’aux sens, deviennent « un je ne sais quoi qui n’a de nom dans aucune langue [3] », il n’est pas seulement nostalgique. Il admire Beethoven (mort quelques années seulement avant la parution de l’ouvrage) au moins autant que les polyphonistes de la Renaissance. Et lorsque, sans les désigner, il décrit la Pastorale [4] ou la Neuvième [5], les mélomanes reconnaissent sans peine à quels « poëmes merveilleux » il fait allusion.

Lamennais, dont tout ce chapitre prouve qu’il est un vrai connaisseur en matière de théorie et d’histoire de la musique, relie éloquemment certaines évolutions musicales à des tendances plus générales. Ainsi, la révolution opérée par Monteverdi (qui « créa […] la modulation ») serait née de la nécessité pour l’art de se transformer « quand, au sortir du moyen-âge, l’humanité redescendit des hauteurs éthérées de la foi dans la sphère orageuse des pensées et des choses terrestres ». Cette ère nouvelle consacra l’importance des dissonances, dont la fonction « n’est pas seulement d’opérer le passage d’un ton à un autre ton, elles expriment encore immédiatement ces discordances aiguës qui nous frappent dans les passions humaines et dans la nature même ».

Les siècles se suivent, et parfois des auteurs que la langue et le temps séparent ont des idées semblables. Pour le philosophe américain contemporain Peter Kivy, il y a un rapport entre la théorie des émotions – celle des Passions de l’âme de Descartes – qui dominait à l’époque baroque et certaines caractéristiques de la musique de cette période (l’existence de frontières bien marquées au sein d’une pièce, pour simplifier) ; puis entre l’associationnisme et la musique de l’époque suivante. Lamennais observe de même que, après une phase où les tonalités se succédaient sans se fondre, s’est créée, par le biais des altérations chromatiques, de l’enharmonie, une musique propre à exprimer la mobilité des passions humaines. Peu d’années après la création de la Symphonie fantastique de Berlioz, il pressent, d’autre part, la volonté – qui s’incarne dans la musique « cyclique » – de réaliser une plus grande intégration des éléments constitutifs d’une œuvre, cette tendance n’étant « qu’une forme particulière de l’éternelle tendance d’après laquelle s’opère l’union toujours croissante de l’homme avec Dieu, et avec l’univers qu’il élève vers Dieu, en s’élevant lui-même vers ce terme dernier auquel aspire perpétuellement, invinciblement, tout ce qui est ».

Ainsi s’exprimait celui que ses disciples appelaient affectueusement Féli, et qui écrivait encore, contre la théorie qui prévalait au temps de sa jeunesse : « la musique n’imite point, elle crée, elle concourt à réaliser le monde immatériel où l’esprit se dilate sans fin ».


  1. Félicité-Robert de Lamennais (1782-1854), prêtre (qui rompit avec l’Église), chef de file du catholicisme libéral, député, auteur des Paroles d’un croyant, traducteur de L’Imitation de Jésus-Christ, etc.
  2. Géographe grec mort au Ier siècle de notre ère.
  3. Sans mentionner le nom de l’auteur – la référence est censée n’échapper à personne –, Lamennais reproduit en italique cette expression employée par Bossuet dans son Sermon sur la mort et deux de ses Oraisons funèbres.
  4. « Tout est pur, serein, tout respire le calme et la fraîcheur de la nature au lever du jour, quand les larges ombres qui tombent des montagnes flottent sur la plaine comme les plis traînants du manteau de la nuit. »
  5. « N’assistez-vous pas à la naissance d’un monde ? Tout d’abord y est indistinct, compact en quelque sorte. Successivement les objets se dessinent, se détachent du fonds uniforme. »

Frédéric Ernest

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