Surgit un chemin fangeux

Graveur, dessinateur, pastelliste, Christian Fossier (1943-2013) met en évidence les noirs intenses, les gris complexes, les blancs contrastés. Il définit les formes obscures ; il blesse et taillade.


Christian Fossier (Vues d’ateliers). Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun (Indre). 8 octobre-30 décembre 2016

Catalogue. Éditions du musée de l’hospice Saint-Roch d’Issoudun, 118 p., 15 €


Fossier suggère la création du monde, les désastres, les naufrages, l’anatomie des femmes et des hommes, les constructions tubulaires, les engrenages, les terrains ambigus et ténébreux, les cagoules qui dissimulent des forces secrètes, les cris, les objets énigmatiques, le malaise, un mur gigantesque, la « Grande Pierre », le volcanique, le voyage au centre de la Terre. L’inquiétude et l’humour se mêlent.

Christian Fossier (Vues d’ateliers)

Christian Fossier, Cagoule

Dans les années 1960, les gravures de Fossier sont les chairs et l’acier froid, un crâne gigantesque qui est soutenu par des supports, un visage éborgné, une sorcière venue des Caprices de Goya, une tragique « Cosmogonie humaine », les machines désirantes… Tel titre est politique : Conditions de travail inacceptables (1969). Un autre titre suggère l’envoûtement : La grande amoureuse (1966).

Une eau-forte s’intitule Maldoror (1964). Elle suggère l’effroi des Chants de Maldoror de Lautréamont, les « délices de la cruauté », le crabe, l’araignée, le « poulpe au regard de soie », la rébellion contre Dieu… Plus tard, Fossier peint Le coup de dé… (1983), un pastel marouflé sur isorel ; l’océan nocturne, ses flux mélancoliques, des rides, l’incertitude, le naufrage, l’absence de tout horizon, se dérobent ; parmi les flots sombres, des mots sont perçus : « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » ; en 1897, Mallarmé publie la typographie de ce poème énigmatique.

Christian Fossier (Vues d’ateliers)

Carnet de croquis de Christian Fossier

En 1975, Fossier crée neuf planches de la suite « Terrain ». Chaque planche suppose : héliogramme, échoppe, burin et berceau (32 x 42,5 cm). Nul oiseau, nul humain, nul quadrupède. Un large chemin fangeux traverse la plaine. Brusquement, il surgit dans un espace indéterminé sous le ciel gris. Le chemin ne mène nulle part, sans début ni fin. Quelque chose est difficile à décrire en un accouchement incompréhensible. Par hasard. Par accident. La chose n’est pas immobile ; elle est sombre et inquiétante ; elle devient plus claire et continue à inquiéter. Le terrain est peut-être une chair palpitante… Dans son atelier, Fossier note : « Sur certains chemins, j’éprouvais une sensation curieuse, bizarre quant à la route. J’avais l’impression que ces changements que j’observais pauvrement appelaient la révolte de la terre. La rebiffe. Comme une menace très forte. »

Des cratères indécis, des orifices incertains, des fissures, des fêlures se devinent. Comme Jules Verne, Fossier évoque le paysage au centre de la Terre, les mines perturbées, les passages périlleux. Ou bien l’eau-forte et le burin suggèrent les confins d’un lieu flottant : À la limite d’Avelin (1976). Ou encore, l’héliogramme offre un territoire d’Islande : Snaefellsness (1991).

Un album de Fossier comporte sept planches et s’intitule Y.H.T.A. C’est un hommage à deux amis décédés en 1980 dans un accident de la route, les initiales de leurs noms et prénoms. Les planches donnent à voir les détails de la base sous-marine de Bordeaux qui était alors désaffectée ; c’était un espace délabré, extravagant, qui serait proche des Prisons de Piranèse : les Carceri d’invenzione (1760).

Christian Fossier (Vues d’ateliers)

Vitriol, de Christian Fossier

En 1976-1977, Fossier dessine une série de Cagoules avec un crayon Wolff et le pastel. La cagoule sombre dissimule un objet secret ; elle est posée sur une surface ; elle évoque une sensation d’étouffement et d’angoisse… Le mur (1984) est un gigantesque dessin marouflé sur toile (300 x 400 cm) au crayon Wolff et à la pierre noire ; ce mur correspondrait à des fouilles archéologiques, à l’époque où Anne et Patrick Poirier sont passionnés par Pompéi et Ostie… Un pastel marouflé sur toile s’intitule V.I.T.R.I.O.L (1984) ; dans l’ancienne chimie, le vitriol désigne les sulfates ; pour les alchimistes, l’acronyme se déchiffre : Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem (« Visite l’intérieur de la Terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée »).

Bien des créateurs de cette époque ont été les amis de Fossier : Sam Szafran, César, Fred Deux, Cécile Reims, Titus-Carmel, Gina Pane, Sonja Hopf, Ortner, Yvan Theimer, Gérard Diaz, Olivier… Dès 1967, il obtient le premier prix de la gravure de la Biennale de Paris et d’autres récompenses dans d’autres pays. Il est professeur à l’école des Beaux-Arts de Metz, puis il est nommé professeur-chef d’atelier de gravure à l’École nationale des Beaux-Arts de Paris… Énigmatiques, les œuvres de Fossier fascinent et désorientent. Car le hasard obscur joue et gagne.

Gilbert Lascault

À la Une du n° 19