La conception chiite du monde

Christian Jambet offre avec Le gouvernement divin une synthèse remarquable de l’ensemble de ses travaux sur l’Islam iranien et particulièrement sur le penseur safavide Mullā Ṣadrā, qui fournit ici la matière d’une réflexion philosophique consacrée à la conception politique du monde dans la pensée chiite. Sensible à la quête d’unité qui traverse cette pensée, l’islamologue en révèle avec rigueur et discrétion la richesse insondable, qui résonne avec l’actualité intellectuelle et politique de notre temps.


Christian Jambet, Le gouvernement divin : Islam et conception politique du monde. CNRS éditions, 474 p., 26 €


Convenons qu’il y a une part de tromperie dans le titre de l’ouvrage, qui traite moins de l’Islam que de la pensée de Mullā Ṣadrā, auteur majeur du chiisme de la Perse safavide ayant vécu dans la première moitié du XVIIe siècle. Convenons surtout que cela n’a guère d’importance, tant Le gouvernement divin satisfait largement la curiosité du lecteur français pour ce « continent » chiite si imparfaitement connu dans la bibliographie française. Dans la lignée de son maître Henry Corbin, auteur notamment du classique En Islam iranien, Christian Jambet s’attache à l’exploration de ce continent avec une rigueur et une ambition scientifiques admirables qui justifieraient à elles seules les éloges moissonnés par l’ouvrage et son auteur.

Synthèse qui impose peu à peu sa nécessité, Le gouvernement divin dévoile méticuleusement la pensée de Mullā Ṣadrā en en restituant la force universelle aussi bien que l’importance historique. Cette dernière, contextualisée dans ses filiations chiites autant que dans la postérité du néoplatonisme hellénique (le Plotin arabe notamment), offre une voie de compréhension ambitieuse et claire de concepts et de méthodes philosophiques ésotériques pour le lecteur profane. Héritier entre autres de ce qu’on appelle parfois l’école d’Ispahan et de Mīr Dāmād, Mullā Ṣadrā reprend leur projet séculaire de refondation philosophique, philologique (par exemple dans la réhabilitation d’Avicenne et de Sohrawardī) et théologique, qui aboutit à l’idée d’une autorité supérieure du théologien juriste dans la société iranienne. Christian Jambet fait face à cette œuvre monumentale et complexe en philosophe, s’attachant surtout à ne pas reproduire les factices catégories d’analyse de la pensée mystique de Ṣadrā, en considérant ses œuvres métaphysiques comme ses textes religieux d’un seul bloc. Cet objectif méthodologique – salutaire d’intelligence et de précision à une époque qui en fait souvent fi lorsqu’il s’agit d’Islam – constitue à bien des égards l’intérêt premier d’un texte qui prend à bras-le-corps la polyphonie conceptuelle et intellectuelle de la pensée sadrienne.

Divisé en trois parties, Le gouvernement divin élabore tout d’abord un tableau succinct des théologies de Mullā Ṣadrā en ordonnant sa dimension pléthorique en termes d’influences et de registres argumentatifs, avec l’attention jamais démentie de mettre en lumière la concomitance des modèles ontologiques, métaphysiques, théologiques, coraniques, etc. Ce système de pensée fournit déjà l’un des fils rouges de l’analyse de Jambet, fasciné par la quête ardente d’unité structurant l’œuvre de Mullā Ṣadrā où « [l’] ontologie se soumet aux réquisits de la théologie et la théologie devient ainsi la seule politique rationnelle, la doctrine du gouvernement divin ». L’idée d’unité au cœur de l’entreprise de Ṣadrā, proprement révolutionnaire, est mise à nu par l’ouvrage avec une intelligibilité d’une profondeur rare, qui saisit une ontologie aux accents spinozistes (les deux pensées sont presque contemporaines) dont le but premier est de fournir à la pensée chiite une structure rationaliste et philosophique convenant à la Révélation coranique et à la tradition imamite. Proprement révolutionnaire en ce que ce projet est directement dirigé contre l’autorité intellectuelle des seuls juristes, que Ṣadrā tente sans cesse de remettre à leur place en se gardant du danger des faux savants « sataniques » : « le partage sépare la science au sens vrai et les pouvoirs sataniques d’une ignorance tyrannique qui se travestit sous les traits de l’intelligence pour duper le vulgaire ».

Implicitement mais de manière sensible, Christian Jambet reconstitue une pensée que trop de préjugés font verser dans le fanatisme lors même qu’elle n’eut de cesse de s’opposer à tout obscurantisme dans son affirmation de la souveraineté divine – et par suite des imams. Et c’est ainsi contre tout essentialisme coupable et idiot de la culture musulmane dans son ensemble, en France comme en Iran, que, sans volonté de manifeste ni de polémique, l’auteur édifie une analyse érudite et ambitieuse des origines intellectuelles des conceptions politiques du chiisme duodécimain iranien.

La conception politique du monde dont il s’agit ici se structure, à grands traits, autour de cette ambition de réconciliation de la tradition des falasifa (philosophes) et des multiples traditions chiites depuis la Révélation. Le gouvernement divin se jette à corps perdu dans la description et l’explicitation de cette pensée, notamment à travers une deuxième partie – la plus ardue pour le lecteur profane – consacrée aux exégèses sadriennes et qui explore les tréfonds théologiques de ces textes. D’où se trouve confirmée l’impressionnante rigueur et précision de Christian Jambet, qui y trouve les ressources d’une dernière partie plus directement centrée sur la conception (théologico-) politique du monde de Mullā Ṣadrā à travers la notion de « Dieu humain » et ses implications prophétiques et eschatologiques. Au-delà de tous ces termes en -iques, l’ouvrage révèle une pensée qui, pour être absconse aussi bien par le décalage culturel éprouvé par la plupart des lecteurs français que par sa difficulté intrinsèque, n’en est pas moins d’une richesse qui à elle seule légitime cette édition rassemblant plusieurs études sans tomber dans l’écueil du patchwork et du disparate.

Plus que son intérêt, indéniable, on ne peut que souligner la nécessité de l’analyse de Christian Jambet : nécessité bibliographique, philosophique, presque politique, ce qui ne serait pas pour déplaire au maoïste que fut l’islamologue enseignant aujourd’hui à l’École pratique des hautes études. Avec discrétion dans le cours du texte, Christian Jambet ouvre la voie à une autre nécessité encore trop peu défrichée : celle de dialogues et de comparaisons entre les différentes « civilisations » de l’époque moderne, qu’il rend possibles par des rapprochements avec le judaïsme (références à Gershom Scholem notamment), le néoplatonisme, Spinoza à nouveau. Les parallèles historiques et philosophiques qu’évoque ce texte, évident quoique difficile d’accès, pourraient et devraient inciter à de telles comparaisons, par exemple avec le néoplatonisme chrétien de la Renaissance, dont ne parle pas Jambet mais qui se trouve étonnamment contemporain et comporte des conclusions étrangères à la pensée sadrienne. Outre la qualité et la finesse déjà évoquées de l’ouvrage, c’est peut-être là que réside sa force majeure : dans sa capacité à révéler, par-delà méconnaissance et préjugé, la proximité et la divergence si riches de pensées dont l’écho résonne si singulièrement avec notre modernité.

À la Une du n° 15

;