Le passeur perspicace des frontières de l’art

Riche, très intelligente, avec une scénographie remarquable, l’exposition Apollinaire, le regard du poète est organisée par les musées de l’Orangerie et d’Orsay, avec le soutien du Centre Pompidou, du Musée national Picasso-Paris, de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Elle présente trois cent cinquante-sept œuvres (quarante-sept peintures, trente-quatre sculptures, vingt-quatre photographies, cent neuf œuvres graphiques, de nombreux documents, publications et objets).


Apollinaire, le regard du poète. Musée de l’Orangerie, du 6 avril au 18 juillet 2016

Laurence des Cars, Claire Bernardi et Cécile Girardeau (dir.), Apollinaire, le regard du poète. Musée de l’Orangerie/Gallimard, 320 p., 45 €

Guillaume Apollinaire et Paul Guillaume, Correspondance (1913-1918). Édition de Peter Read. Gallimard/Musée de l’Orangerie, 184 p., 19,50 €


Acharné, généreux, inventif, raffiné, courageux, Guillaume Apollinaire (1880-1918) se révèle, en une vie brève, poète superbe, conteur, dramaturge, journaliste, critique d’art, directeur de revues, héraut de la création moderne des artistes et des écrivains. Amoureux perpétuel, il est souvent le mal-aimé ; ses désirs l’excitent ; ses rencontres sont des plaisirs et des déceptions. Il est parfois « jaloux sans raison » (il l’écrit en juillet 1915). Le fascinent une Anglaise joyeuse rencontrée en Allemagne, certaines « peintresses », Marie Laurencin, qui a été sa muse, l’imprévisible comtesse Louise de Coligny-Châtillon (Lou, comme une héroïne de la Fronde), Madeleine Pagès (sa petite fée chérie), la « jolie rousse », Ruby (celle qu’il épouse en mai 1918, avec Picasso comme témoin).

Très souvent, les artistes et les écrivains vont affirmer l’originalité de l’énergie hardie d’Apollinaire contre l’académisme. Son enthousiasme, sa curiosité le font reconnaître comme un témoin privilégié des deux premières décennies du XXe siècle, comme un acteur essentiel, comme le passeur perspicace des lignes de démarcation des changements artistiques. Alberto Savinio (écrivain, peintre, musicien, frère de Giorgio De Chirico) écrit en 1916 à Apollinaire : « Vous êtes un homme-époque ». Ainsi, Apollinaire observe sans cesse les mouvements artistiques et littéraires de son temps et les accompagne ; il serait un chroniqueur de la vie des créations ; il perçoit les nouveaux styles ; il médite ; il se recueille dans ses Méditations esthétiques. Il fréquente la « bande de Picasso », les fauves, les cubistes, les abstraits. Et aussi, en août 1913, Apollinaire publie ce « manifeste-synthèse » qui s’intitule L’Antitradition futuriste ; il écrit alors « ce moteur à toutes tendances : impressionnisme, fauvisme, cubisme, expressionnisme, pathétisme, dramatisme, orphisme, paroxysme, dynamisme plastique, mots en liberté, invention des mots ».

En 1916, Apollinaire s’affirme avec ironie : « J’ai tant aimé les arts que je suis artilleur. » Ou bien, il écrit : « Dis l’as-tu vu Gui au galop / Du temps qu’il était militaire / Dis l’as-tu vu Gui au galop / Du temps qu’il était artiflot / À la guerre… »

Tantôt il est Orphée, lorsqu’il publie Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée (1911) avec les illustrations de Raoul Dufy ; tantôt il est Merlin emprisonné, lorsqu’il est « l’enchanteur pourrissant » (1909). Ou encore le « poète assassiné ». Tantôt il vagabonde dans Paris, « flâneur des deux rives ». Tantôt il imagine des scènes violentes, érotiques, quand il publie Les Onze Mille Verges (1907) : les fantasmes lubriques de prince roumain Mony Vibescu. Selon le professeur Michel Décaudin (1919-2004), spécialiste des œuvres d’Apollinaire, le poète ne se contredit jamais : « Il est à la fois un et multiple, d’une liberté sans frontières. »

Apollinaire et Picasso ont été deux frères, des figures de la marginalité et de la commedia dell’arte. Ces créateurs sont des arlequins, des saltimbanques. En 1905, Apollinaire (dans La Revue immoraliste) précise : « On a dit de Picasso que ses œuvres témoignaient d’un désenchantement précoce. / Je pense le contraire. / Tout l’enchante. Et son talent incontestable me paraît au service d’une fantaisie qui mêle justement le délicieux et l’horrible, l’abject et le délicat. » En novembre 1905, sur une carte postale, il offre deux poèmes à Picasso, « Spectacle » et « Les saltimbanques ». Dans un article, il évoque le burlesque et le sacré, l’exhibition et le mystérieux des acrobates errants de Picasso : « Ces adolescentes ont, impubères, les inquiétudes de l’innocence, les animaux leur apprennent le mystère religieux. Des arlequins accompagnent la gloire des femmes ; ils leur ressemblent, ni mâles, ni femelles. […] On ne peut confondre ces saltimbanques avec des histrions. Leur spectateur doit être pieux, car ils célèbrent des rites muets avec une agilité difficile ». Si Picasso se méfie d’Apollinaire, il l’admire : « Tenez, Apollinaire, il ne connaissait rien à la peinture, pourtant il aimait la vraie. Les poètes, souvent, ils devinent. »

Pablo Picasso (1881-1973) Portrait-charge de Guillaume Apollinaire en académicien, 1905. Plume et encre noire sur papier Vélin fin, 21,3×13,5 cm. Paris, musée Picasso. © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Droits réservés. © Succession Picasso 2016.

Pablo Picasso (1881-1973), « Portrait-charge de Guillaume Apollinaire en académicien », 1905. Plume et encre noire sur papier Vélin fin, 21,3×13,5 cm. Paris, musée Picasso. © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Droits réservés. © Succession Picasso 2016.

Sans cesse, Apollinaire tisse l’ordre et les aventures, le classicisme et la modernité, le constant et les changements, l’érudition et le populaire, les réhabilitations et les découvertes. Il lit les livres de L’Enfer de la Bibliothèque nationale et les fascicules de Fantômas. Le cirque Medrano, le théâtre de marionnettes, le cinéma, les affiches, les prospectus le fascinent. Max Jacob et Apollinaire ont créé la S.A.F. (Société des amis de Fantômas). Le Père Ubu est l’un de ses camarades…

Le 9 mai 1916, Apollinaire est trépané et, le lendemain, André Breton, étudiant en médecine, vient lui rendre visite. Bien plus tard, dans les années 1950, Breton évoque le « pigeonnier » d’Apollinaire, au 202 boulevard Saint-Germain : « L’appartement était exigu, mais accidenté. Il fallait se faufiler entre les meubles supportant nombre de fétiches africains ou polynésiens, mêlés à des objets insolites et les rayons des piles de livres à couverture jaune… » Et, en 2016, Laurence Campa et Peter Read publient des lettres d’Apollinaire et de Paul Guillaume (1891-1934) : leur amitié et leur collaboration. Sur les conseils du poète, Paul Guillaume expose les tableaux de Derain, De Chirico, Gontcharova, Larionov, Matisse, Modigliani, Picasso… Paul Guillaume a su découvrir d’extraordinaires sculptures africaines, les photographier, les vendre en France et aux États-Unis.

Dans les années 1912-1914, Picabia, Gabrielle Buffet, Marcel Duchamp et Apollinaire se sont rencontrés souvent. En 1912, ils ont adoré les Impressions d’Afrique ; Duchamp dira : « Il y avait sur la scène un mannequin et un serpent qui bougeait un peu, c’était absolument la folie de l’insolite. » En 1924, Picabia affirme : « Apollinaire aurait certainement été Dada comme Duchamp et moi s’il n’était pas mort si prématurément. »

Selon l’ami André Salmon, « Guillaume Apollinaire n’oubliait rien, ne méprisait rien et il ruminait le moindre de ses souvenirs. Souvenirs ? Les souvenirs qui sont cors de chasse ? »

Selon André Breton, Apollinaire s’était donné pour devise : « J’émerveille ». Les enchantements séduisent.


À la une : Marie Laurencin (1885-1956). Apollinaire et ses amis, dit aussi Une réunion à la campagne, 1909
Huile sur toile, 130 × 194 cm. Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet © ADAGP, Paris 2016

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