L’angoisse lucide

L’œuvre d’Alexander Kluge, qui vient de mourir à l’âge de 94 ans, impose des formes discontinues pour penser notre monde et d’où il provient. Il inscrit son expérience, ses angoisses, dans un temps long et les relie à d’autres, à des textes, des évènements. Il nous invite à une angoisse lucide. Il nous faut revenir sur cette œuvre majeure et complexe, y ouvrir des pistes de lecture.


L’art de la chronique

Le genre littéraire de la chronique recèle une ambiguïté profonde. D’un côté, il naît de l’attention accordée à des détails ou à des accidents que le récit historique dominant avait laissé tomber dans l’oubli : en ce sens, il est par nature fragmentaire. D’un autre côté, il porte la conviction que tous les temps sont connectés entre eux : en cela, il est totalisant. 

Plusieurs exemples attestent cette ambiguïté. Le premier d’entre eux est celui du livre des Chroniques dans la Bible. Les traducteurs de la Septante l’ont nommé « le livre des choses omises » parce qu’il contient des données au sujet de la monarchie qui n’avaient pas été incluses dans les livres plus importants qui lui étaient consacrés – Samuel, Rois. Mais, par ailleurs, l’auteur des Chroniques omet des détails négatifs qui apparaissent dans ces livres – par exemple, les crimes de David, et le fait que Salomon construisit des autels pour les dieux étrangers – et propose ainsi à la postérité une vision d’ensemble idéalisée des rois de Juda.  

Le dernier écrit de Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, apparaît caractéristique de ses efforts pour concilier le messianisme avec le matérialisme dialectique. Il écrivait : « Le chroniqueur qui relate les événements sans faire la distinction entre les grands et les petits tient ainsi compte de la vérité selon laquelle rien de ce qui s’est passé un jour ne doit être considéré comme perdu pour l’Histoire. Cependant, seule l’humanité rédimée voit son passé lui revenir entièrement. Cela signifie que l’humanité rédimée est la seule dont le passé soit devenu susceptible d’être cité en chacun de ses moments. Chacun de ses instants vécus devient une citation à l’ordre du jour – jour qui est, justement, celui du Jugement dernier. »

L’œuvre littéraire d’Alexander Kluge, né en 1932 à Halberstadt, allie le sens de l’« inquiétance du temps » à ce que Freud appelle, non sans ironie, le « sentiment océanique ». C’est particulièrement sensible dans l’« Extrait de la chronique des éons du moine Andreï Bitov » intitulé 20 milliards d’années av. J.-C.. Ce moine orthodoxe, qui se décrit lui-même comme un païen, est un confrère de l’auteur. Qu’y a-t-il à l’époque où débute sa chronique ? « Un océan primitif chargé d’énergie, dans cette énergie coexistent matière et antimatière. » Son récit effectue des sauts de longueurs variables à travers les âges et s’arrête, d’une façon apparemment arbitraire, sur des événements sans rapport entre eux et dont les échelles de grandeur ne sont pas les mêmes. Kluge procède de la même façon.

Fil ténu tiré à travers le ravage

Le fragment Un fil d’histoire ne compte pas plus d’une vingtaine de lignes. Il s’agit de l’évocation d’un bureau du gouvernement fédéral allemand, installé dans un immeuble bourgeois proche de la Spree à Berlin, et dont l’activité, presque ininterrompue depuis le traité de Versailles, consiste à solder les emprunts faits par le Reich pour acquitter les réparations qui lui furent imposées après la Première Guerre mondiale. Ce « fil » a donc traversé le désastre de la Seconde. Son dévidoir était situé au plus près de l’épicentre du séisme, et pourtant il n’ a pas été brisé. La Chronique des sentiments comporte un nombre important de fils de la même nature. Dans un récit des Cours de vie – le premier livre de l’auteur, publié en 1962 –, un juge d’instance allemand, Korti, explique, dans un cours sur la justice allemande, que la dernière grande crise connue par celle-ci remonte à 1786. « De cette crise ressortit une magistrature plus sûre d’elle que jamais, soutenue de surcroît par les financiers. Les crises ultérieures, 1920, 1933, 1945, n’affectèrent plus la justice. » Le propos de Kluge, qui a suivi des études de droit, n’est pas de minimiser l’ampleur du désastre nazi – on connaît la place considérable qu’occupe ce désastre dans son œuvre. Il s’agit plutôt de montrer que les destructions opérées par le IIIe Reich, pour monstrueuses qu’elles aient été, n’ont pas été aussi totales que leurs planificateurs l’auraient voulu. Ce n’est pas seulement l’étoffe dont est faite l’histoire humaine qui intéresse Kluge, mais aussi celle de l’évolution de l’univers depuis ses origines.  

Hors de portée de la science et de la technique

Ce qui se perpétue par-delà les catastrophes est de l’ordre de l’écriture. Ainsi, la « constitution généreuse et tolérante » qui régit la vie des gènes s’impose, pour lui, comme une « écriture invisible ». Il écrit : « Aucune encyclopédie ne peut rivaliser avec le pouvoir de ces inscriptions qui déterminent l’avenir. » On comprend dès lors que l’eugénisme fasse partie de ses principaux sujets d’alarme : nous y reviendrons.

Quelques exemples. Une revue scientifique a refusé un article consacré à des archéobactéries enfermées dans un massif montagneux remontant à l’ère de formation de la planète, qui ont, d’après des chercheurs, effectué une migration de 80 km pour rejoindre des déchets nucléaires stockés dans le désert, dans lesquels elles retrouvaient la source d’énergie dont elles avaient vécu jadis. « La rumeur du monde englouti » : les bactéries vivant à 300 km de profondeur sous l’État de Virginie, dans un cours d’eau enfoui depuis 200 millions d’années, représentent une « vie rare non exploitable ». Un paléogéologue part avec sa compagne sur les traces de « l’image invisible du déluge », quelque part entre l’Anatolie et l’Europe. Il s’agit aussi d’évolutions autres que celle de la vie. Une chercheuse s’interroge : « quelle langue parlera-t-on dans deux millions d’années ? ». Un expert-comptable travaillant pour une compagnie internationale rédige des prévisions et des bilans balayant un champ temporel dont il ne peut savoir s’il existera jamais. 

Tous ces récits ont en commun de parler de recherches ou de travaux portant sur des objets situés loin au-delà de la portée de l’exploitation humaine. Ils nous offrent une perspective discontinue.

Alexander Kluge
« Le Déluge », John Martin (1834) (détail) © CC0/WikiCommons

Les choix individuels face aux événements mondiaux

La prise en tenaille de Stalingrad occupée par la 6e Armée du IIIe Reich pendant l’hiver 1942 constitue un tournant dans la Seconde Guerre mondiale. Le récit de presque 300 pages que Kluge a consacré à cette défaite nazie – Description de bataille – est formé d’une série de plans rapprochés, entrecoupée de quelques vues panoramiques. Pour lui, les décisions individuelles, les incidents apparemment insignifiants exercent une influence profonde sur l’issue des événements. Rôle déterminant joué par un trait particulier de la personnalité de Hitler qui aurait pu donner aux troupes l’ordre de s’évader du « chaudron » quand il en était encore temps et ne l’a pas fait parce qu’il ne voulait pas laisser perdre les blindés stationnés à Stalingrad, qui devaient servir à prendre Moscou d’assaut. « Hitler était souple sur les questions du présent, inébranlable sur celles de l’avenir », écrit KlugeAinsi, quelques fragments. Un colonel, souffleté par le mari de sa maîtresse, court à la mort avec les blindés qu’il commande pour réparer son honneur et celui de la femme aimée. Le mari trompé est versé, en représailles, dans un bataillon disciplinaire qui ne comptera aucun survivant. Un autre officier subit une défaite parce qu’il a été empêché de déféquer par la survenue de supérieurs hiérarchiques qu’il devait recevoir : ses hémorroïdes l’ont empêché de raisonner posément. Un autre encore résume en une formule la défaite de Stalingrad : « le temps n’est pas un allié fiable. En fin de compte, on ne sait jamais pour quel camp il travaille au juste ».   

L’histoire allemande semble hanter l’œuvre d’Alexander Kluge dans des proportions majeures. Ainsi, l’extermination des Juifs d’Europe a certes été planifiée secrètement par les dirigeants du régime nazi. Mais sa mise en œuvre nécessitait la participation, à des degrés de responsabilité divers, d’innombrables individus. Or, chacun d’eux disposait d’une marge de choix. C’est sous cet angle que les récits rassemblés sous le titre Qui tente un mot de réconfort est un traître envisagent les crimes nazis avec quelque chose d’impitoyable.

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Lisons. Dans une petite ville d’Ukraine, après que soixante-dix Juifs adultes ont été fusillés par un groupe d’intervention, on découvre la présence de leurs enfants qu’ils avaient emmenés avec eux pour l’enregistrement et qui ont été abandonnés dans un bâtiment. L’officier en charge des lieux est pris de doute quant à la solution à appliquer, mais ses maladresses aboutissent à l’« l’exécution sans phrases » des enfants. « Dans quelle mesure l’adresse fait-elle partie de la performance morale ? », interroge l’artiste.

Des Juifs français échappent à la déportation parce que le train qui devait les conduire vers l’Est a été réquisitionné pour acheminer des renforts vers le front. L’opération effroyablement rapide de déportation et d’extermination des Juifs de Hongrie au printemps 1944 aurait facilement pu être entravée, puisque les convois empruntaient une voie unique qu’un bombardement aurait suffi à rendre pour longtemps impraticable. Un rabbin slovaque a adressé en ce sens des demandes qu’on a fait parvenir à l’armée américaine. Mais le secrétaire d’État qui aurait pu ordonner cette intervention décréta que « l’opération aérienne proposée n’était pas réalisable ». 

Exemple de lucidité, Kluge montre des dignitaires nazis aux prises avec des questions comportant plusieurs aspects : théorique, technique, éthique. C’est dans la grande majorité des cas les deux premiers aspects qui se voient accorder la priorité, quand ils n’effacent pas purement et simplement le troisième. Un exemple frappant : l’officier Madloch, chargé d’inspecter un camp de travail, et inventeur de la doctrine de « la casse par le travail ». Mais un officier de l’armée de l’air américaine ayant pris part au raid aérien sur Halberstadt du 8 avril 1945 exprime une même indifférence aux enjeux éthiques. Interrogé par un reporter, il déclare que, même si les habitants de la ville avaient agité un drapeau blanc, il aurait ordonné le largage des bombes, parce que la production de celles-ci est coûteuse. L’écrivain, alors âgé de douze ans, se trouvait avec sa sœur dans la ville bombardée. À l’inverse : un officier britannique parvient à sauver les vies des milliers de passagers musulmans placés sous sa protection en empêchant l’arrêt de leur train dans une gare du Penjab où les attendaient 10 000 sikhs armés. C’est de cela aussi que l’artiste est comptable, qu’il doit dire, forme après forme. 

Alexander Kluge
« Squelette et homme vus de profil, en position accroupie », Heinrich Lautensack (1618) © CC0/Deutsche Fototek

L’eugénisme à travers les âges

De nombreux récits éparpillés dans les deux tomes des Chroniques d’Alexander Kluge font apparaître un courant de pensée eugéniste qui part de la révolution française, et, en passant par Goethe, conduit au IIIe Reich, après la chute duquel il se perpétue en Europe, en URSS et aux États-Unis. Un collaborateur de Robespierre, « architecte en hommes », promeut le célibat des révolutionnaires – à qui le temps manque pour élever leurs propres enfants –, et la construction de laboratoires de production et de lieux d’éducation qui pourvoiraient à l’accroissement de « l’AVENIR patriotique » : « une descendance républicaine ne s’ENGENDRE pas, elle s’ORGANISE ».

Le « projet Homonculus » de Goethe – « élever un homme artificiel par les moyens de la chimie » – s’inspire de ces conceptions. Madloch, l’officier nazi, estime que les grandes réalisations sont le résultat de l’élimination de l’individu et sont produites « par concassement selon un mode physiologiquement déterminé, tout ce qu’il y a de moins sentimental, adapté aux besoins du travail et de la défense ». Un généticien soviétique du temps de Gorbatchev, se réclamant de Kant et de l’esprit des Lumières, tente de produire dans des laboratoires secrets une espèce parallèle à l’humanité et destinée à fournir des esclaves à celle-ci. Un centre de recherche de l’armée états-unienne produit des nano-ordinateurs capables de proliférer par eux-mêmes : leur concepteur estime que l’entreprise est incertaine, mais, dit-il d’une façon peu rassurante, d’ici une quinzaine d’années le projet sera devenu moins dangereux. 

Kluge évoque à maintes reprises l’envers génocidaire de cet eugénisme qui se développe à l’ombre du pouvoir. Il suffit de lire le Récit du plus parfait génocide du monde pour se convaincre de cette angoisse majeure. 

Sauvetage in extremis 

Le dernier chapitre du second volume retrace « la longue marche de la confiance originelle ». Il y a beaucoup de sauvetages in extremis chez Kluge. Et ils sont souvent le fait de l’instinct animal plutôt que de l’intelligence humaine – lisons : « L’animal ne voulait pas nous heurter ». Combien de récits racontent comment un ou plusieurs enfants parviennent à échapper de justesse, grâce à leur astuce naïve, à un danger mortel ? Kluge rappelle souvent qu’il a lui-même été cet enfant en péril et que cette expérience est à l’origine du choix des sujets principaux de son œuvre : « l’aiguillon de l’inquiétude est le même aujourd’hui, lors d’un bombardement dans la région d’Alep, qu’en ce mois d’avril 1945 où ma sœur et moi-même avons dû trouver refuge dans un abri antiaérien. L’écart entre première et seconde nature – entre le surgissement d’une industrie porteuse de bombes (stratégie d’en haut) et l’idée de fuite, la quête d’une issue pour tous, les prisonniers du sous-sol (stratégie d’en bas), demeure un absolu ».

Si, d’une part, l’artiste loue cette confiance propre à l’enfance qui effraie tant les adultes, d’autre part, il vante aussi la capacité humaine de réparation, qu’expriment en particulier ces praxis que sont la littérature et le droit, mais qui se manifeste par les actes les plus humbles : ainsi quand une prostituée et son proxénète sauvent un homme laissé pour mort par ses agresseurs. La reconstruction par des archéologues de statues de dieux orientaux à partir de 27 000 fragments relève d’un effort analogue dans Retour des dieux

Les figures tutélaires choisies par Kluge partagent ce souci de la réparation. Julien l’Apostat imposa aux communautés chrétiennes de verser des dédommagements pour toute dégradation, toute destruction d’un temple consacré qu’elles commettraient. Adorno, de qui Kluge fut le collaborateur, est rentré en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale et a repris son poste de professeur de philosophie à la Goethe Universität de Francfort avec l’objectif d’éduquer autrement la nouvelle génération allemande. Fritz Bauer, procureur général du Land de Hesse, initiateur des procès d’Auschwitz, mort le 1er juillet 1968, disait que « les crimes monstrueux ont cette propriété de mener à leur propre répétition dès lors qu’ils font irruption sur la scène du monde. Il est crucial, estimait-il, de ne pas fléchir dans leur observation et dans l’exercice de la mémoire. Car il existe « des effets à distance spectraux » et des « relations non causales » entre le passé et le présent, entre les attracteurs du Mal et nous. Leur action ne doit pas devenir plus puissante que notre expérience ».


Jonathan Mangez est l’auteur de nombreux récits et textes critiques parus pour la plupart dans la revue Hiatus. Il enseigne la philosophie dans une école secondaire bruxelloise.  

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