Hommage à Hans Magnus Enzensberger

Auteur d’une œuvre prolifique, à la fois écrivain, traducteur, éditeur, journaliste, récipiendaire d’une vingtaine de prix, dont les plus prestigieux en Allemagne (prix Georg Büchner, prix Heinrich Böll), figure importante du Groupe 47 après la Seconde Guerre mondiale, Hans Magnus Enzensberger, décédé le 24 novembre à 93 ans, a consacré tous ses talents à une chose que j’aimerais, parmi beaucoup d’autres, souligner aujourd’hui : le dialogue des morts et avec les morts.

Le silence qui suit une disparition est parfois assourdissant. Un tel silence règne aujourd’hui après celle de Hans Magnus Enzensberger, « l’enfant terrible de la gauche allemande », dont la voix a fait continuellement entendre une conscience critique sans égale. On connaît encore mal en France cet immense poète documentaire à l’œil toujours ouvert, un œil qui a souvent lancé des éclairs, un œil perçant de lucidité : « Le sang des victimes reste noir » (Mausolée, Gallimard, 2007 pour l’édition de poche). Mais le silence de mort que je sens autour de chaque mot que j’écris quelques jours après le 24 novembre 2022 est aussi le silence des morts. Ils ont perdu avec Enzensberger un de leurs plus fervents représentants et défenseurs parmi les vivants.

Hommage à Hans Magnus Enzensberger (1929-2022)

Hans Magnus Enzensberger © D.R.

Peu d’écrivains ont réalisé autant de conversations posthumes que lui. On en trouve dans ses poèmes comme dans ses récits et ses essais, de Mausolée (1975) à Hammerstein ou l’intransigeance (2010) ou Tumulte (2014). Il excellait dans ce genre philosophique et littéraire particulièrement corrosif où les âmes défuntes discutent des questions politiques les plus brûlantes d’une époque : les ruines de l’Allemagne, la guerre froide, la formation de l’Europe. On pourra s’y essayer en imaginant par exemple la courtisane Phryné et l’empereur Alexandre le Grand, une hétaïre et un tyran du IVe siècle avant notre ère, discutant des migrations de masse, de la guerre en Ukraine, de la révolution des femmes en Iran.

Traducteur de William Carlos Williams, éditeur de Nelly Sachs et de W. G. Sebald, Enzensberger a érigé un extraordinaire Musée de la poésie moderne (Museum der Modernen Poesie). Formidable document littéraire polyphonique, qui rassemble des voix collectées dans toutes les langues de l’Occident, l’ouvrage paraît dans sa collection aux éditions Suhrkamp, Die Andere Bibliothek. Sur les rayons de cette « autre bibliothèque », on trouve le Dialogue des morts de Fontenelle de 1683 et le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly de 1864 sur la manipulation idéologique de la presse par Napoléon III. En 2004, dans son propre Dialogue entre immortels, vivants et morts (Dialoge zwischen Unsterblichen, Lebendigen und Toten) (1), Enzensberger montre l’efficacité de ce dispositif inventé par Lucien de Samosate au IIe siècle pour interpréter les problèmes d’une époque. La ruse est la suivante : piéger les évènements dans un espace-temps qui les sort de l’actualité pour les soumettre au point de vue inédit des morts, les rendre inactuels, leur donner une portée qui dépasse le court terme et son infernale succession aliénante. Enzensberger nous décolle le nez de l’écran, il nous aide à prendre de la distance vis-à-vis d’une information qui nous étrangle. Le poète nous intime fermement d’écouter les défunts et leurs encouragements à critiquer, dénoncer, dire « non ». À l’encontre de la doxa, le poète affirme que l’anachronisme n’est pas une erreur à éviter mais une condition essentielle de l’existence humaine. Il soutient cette affirmation avec des textes lyriques et mathématiques, qui plantent au cœur de l’imagination l’exactitude documentaire, et dont un titre pourra être Partenaires sociaux dans l’industrie d’armement.

Hommage à Hans Magnus Enzensberger (1929-2022)

Le plus grand nombre pense que les morts ne gagnent rien et ne perdent rien. Pour une raison simple : ils ne sont plus . Le plus grand nombre pense qu’être mort, c’est ne plus avoir de voix, ne plus avoir d’intérêts parce que l’on a physiquement disparu. Voilà le point de vue de la doxa, comme disent les philosophes, voilà l’opinion qui se prend pour la vérité et que la philosophie a pour mission de démonter, de mettre en dialogue, de soumettre à la maïeutique. L’expérience a en effet prouvé que la vérité n’est pas une femme à séduire, contrairement à ce que Nietzsche fantasmait, ni une chose qui attend que l’on vienne la découvrir et la prendre pour en être le seul maître. La vérité est un phénomène plus complexe, fragmentaire, changeant, vivant : elle est entre nous, dans nos échanges, elle est toujours à côté (para) de la doxa, entre deux personnes, deux pensées et plusieurs, entre les vivants et les morts, et tous ceux qui ne sont pas encore nés (2). C’est pourquoi Enzensberger prenait une échelle, grimpait dessus et fouillait dans les archives pour la trouver. Là, il conversait avec les morts, il écoutait avec les yeux : écrivains, témoins, anonymes, c’est ainsi qu’il republie Une femme à Berlin en 2003 sur les viols et exactions commis sur la population féminine par l’Armée rouge lors de la prise de Berlin au printemps 1945.

Contrairement à ce que dit la doxa, donc, les morts ont tout autant que les vivants beaucoup à gagner ou à perdre si on n’établit pas la vérité à leur sujet, si on ne la discute pas, si on ne s’attelle pas continuellement à la faire émerger et réémerger. Il faut sans relâche se battre pour elle. C’est la tâche souvent mal payée (sinon, encore récemment, d’un coup de couteau) des intellectuels, écrivains, journalistes, critiques, philosophes ; c’est la tâche à laquelle Enzensberger, principalement poète et essayiste, s’est dévoué. Souvent, quand je pense à lui, je vois une sorte d’Hamlet paradoxal, qui aurait fait de sa mélancolie une joie politique, une joie critique, une joie reviviscente. La joie du bref été de l’anarchie, de la fulgurance, de l’illumination, de ce qui nous porte longtemps par-delà la disparition et les enterrements, la joie qui nous rend libres, nous affranchit, nous permet de survivre. Enzensberger dresse 99 vignettes d’intellectuels qui ont survécu aux désastres du XXe siècle en se demandant par quelles stratégies ils y sont parvenus. L’imagination est une force concrète, c’est étonnant.

Hommage à Hans Magnus Enzensberger (1929-2022)

À Munich, où il est né en 1929, Enzensberger jouit d’une éducation humaniste où les arts et les sciences sont frères, sa famille est bourgeoise, mais ne porte pas le Lederhose. Le poète fait du mépris des siens pour les nazis (mépris de classe, selon lui) une vigilance à l’endroit de la propagande, dont se sont si habilement servis le national-socialisme et les dictatures du siècle. La manipulation des âmes par la communication de masse est « folie et médiocrité ». Humaniste des paradoxes, Enzensberger a montré comment la doxa obéit au degré zéro du média, affirmant sans détour : « la télévision crétinise » ou accusant une certaine culture des bons sentiments d’être une « mise en condition ». Contre les discours édifiant de vastes vues, il aura cherché les traces du vrai dans les détails. Enzensberger écrivait la plupart du temps à partir d’une anecdote. En 1964, dans l’extraordinaire Politique et Crime, il retranscrit les mots d’une petite affiche collée un jour d’avril 1862 par le Comité central de la révolution et adressés À la jeune Russie ! Quand je relis maintenant avec Enzensberger ce document, mon acouphène se réveille. Je me demande à quels modèles révolutionnaires se vouer. À chaque époque les morts parlent autrement. L’affichette reste néanmoins « une déclaration de guerre » du peuple contre les élites, les castes et leurs privilèges. Mais dans ce texte sur les « rêveurs d’absolu », Enzensberger pose une question de forme autant que de contenu : toute écriture documentaire est une déclaration de guerre des morts contre ceux qui veulent les rendre définitivement absents. Car l’oubli est l’arme des régimes totalitaires. Contre lui, il faut converser avec les morts, voilà ce qu’Enzensberger me dit : notre dialogue doit être infini – et notre désir aussi.


  1. Voir Lucie Campos, « Le dialogue des morts au service d’une pensée de l’anachronisme dans Dialoge zwischen Unsterblichen, Lebendigen und Toten d’Enzensberger », dir. Ariane Eissen, Otrante, n° 22, 2007.
  2. Voir le discours du prix Büchner de Lukas Bärfuss, Es ist zwischen uns, Göttingen, Wallstein, 2019.
EaN a rendu compte des Poèmes (1980-2014) de Hans Magnus Enzensberger, d’Un bouquet d’anecdotes. Ou opus incertum, et de Tumulte.
Privatdozent de l’Université de Fribourg, Muriel Pic est écrivaine, réalisatrice et chercheuse à l’IHM. Elle a publié en 2022 L’Argument du rêve (Héros-limite).

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