Dans un remarquable essai socio-historique, L’adieu au journal, Guillaume Pinson nous aide à tourner la page de la presse papier. Un adieu à une lente manière de vivre des émotions suscitées par l’actualité, ses rumeurs du jour ; un adieu à une cartographie mentale sans image, toute une série de perceptions noyées aujourd’hui dans les flux numériques. Une véritable histoire des sensibilités.
Journaux, revues et magazines papier ont été deux siècles durant au centre de la vie sensible et affective de millions de lecteurs, une culture physique et émotionnelle verticale et rassembleuse. Comment, où, et que lisait-on du journal ? s’interroge le professeur d’histoire des médias à l’université de Laval à Québec. Comment le XIXe siècle a-t-il représenté « le quotidien papier », et comment ce dernier a réussi à lever des colères, des indignations, des peurs, des admirations ou des enthousiasmes ? L’auteur nous aide à comprendre la grande bascule entre « ouvrir son journal » (à l’époque) et « ouvrir son portable » (aujourd’hui), avec ses effets sur les manières de percevoir les événements, de s’approprier des causes, de sentir les temporalités. Dans les pas des historiens des sensibilités Dominique Kalifa et Alex Gagnon, Pinson prend à bras-le-corps ce que veut dire « apprendre à ressentir le monde en même temps », « partager des émotions et des opinions », des émotions de masse en somme.
Des effets affectifs ? On se souvient de cette simple émotion de Siegfried Kracauer (journaliste-historien-sociologue en 1930) lors de ce moment précis : « Quand je prends mon journal le matin, je me sens en compagnie de millions de personnes qui, comme moi, lisent en ce même instant les mêmes nouvelles » (dans L’ornement de la masse, 1963). C’est par ce geste – lire-les-mêmes-nouvelles-ensemble – que se partagent des émotions, comme une « sensibilité médiatique » qui irrigue diverses régions du discours social du XIXe et du XXe siècle. Soit « ce très fort sentiment de participer à une communauté invisible, ajoute Kracauer, de partager avec des inconnus une même expérience du monde ». Et Pinson d’étudier de près cette entrée vers 1880 dans « le premier système affectif de masse ».
Participer ? Un exemple entre mille, lorsque le quotidien Le Matin surtitre une forme nouvelle nommée : « Ce que disent les autres » (entre 1906 et 1909). C’est le début de la « revue de presse », une sorte de transport de la rumeur des autres journaux (sans plus de précaution) auprès de millions de lecteurs. Que ce soit Le Courrier du Bas-Rhin, Le Courrier d’Avignon, Le Courrier Cauchois, Le Courrier de Paris… la correspondance restera longtemps le modèle de la gazette ou du journal. Sans parler du fameux courrier des lecteurs ou des lectrices, ou, mieux encore, du Télégramme de Brest. Les journaux sont des chaînes de correspondances.

Réfléchir à ce qui nous arrive ? L’ouvrage fait un pas en avant. Nous sommes entrés dans « un nouvel âge des affects », affirme l’auteur, un monde plus émotionnel qu’autrefois, une ère numérique transportant des émotions plus horizontales, avec de nombreux conflits émotionnels qui sont en rupture avec cette stabilité monolithique de la presse d’autrefois.
Car Pinson nous rappelle que le journal n’est pas que discours. Il est aussi constitué d’un ensemble d’éléments très libres de maniements de sens et d’interprétations. Ainsi, des textes sont accompagnés d’illustrations, dessins, photographies, cartes géographiques, portraits, tableaux de la bourse, résultats des courses de chevaux, bulletins météorologiques, graphiques divers, jeux d’échecs et de dames.
Dans ce fatras, en 1900, il y a aussi la partition de musique. Pinson en livre une histoire étonnante. Il débusque un paysage acoustique inattendu, comme un arrière-plan de compositeurs, musiciens et concerts, mais aussi des descriptions d’applaudissements et d’exclamations, de mouvements des corps lors d’un concert, à la manière d’un « paysage sonore » à la Alain Corbin. Mieux encore, il s’attarde sur ces refrains mis en musique, l’étonnante présence d’une écriture musicale au sein de l’écriture périodique, avec des partitions offertes au lecteur (en petit format). Ainsi, la partition musicale s’installe dans la quotidienneté, à côté du feuilleton, du récit d’actualité ou encore de la chronique populaire. Jusqu’à déposer son journal sur un piano et chanter chez soi, s’interroge l’auteur ? Et que dire des mots croisés !
On découvre ainsi mille usages du journal. Un très beau chapitre s’ouvre sur ces métiers de rue, au cœur de la culture urbaine, notamment à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Par la voix, l’interpellation, les gestes, les titres des journaux sont criés pour attirer l’attention des passants. On redécouvre les lieux de leur transport, leur distribution en marchant derrière le rémouleur, le vitrier. Ils font du bruit, ces camelots et ces vendeurs ambulants.
En chemin, on découvre une culture de l’oralité et de l’échange dans l’espace public. On hausse le ton devant tous les kiosques, on discute, on met en doute. On se bouscule et on s’écharpe sans compter son temps, comme un élément social de la vie quotidienne et de l’espace de la ville. Il ne reste plus que quelques scènes célèbres, dont le camelot dans le film M le maudit, hurlant les crimes du tueur en série dans cette ambiance angoissante du Berlin des années 1930.
Cet imaginaire du journal est renforcé par quelques photographies de jeunes garçons vendeurs de journaux, en bande, aux allures volontaires, courant les rues, de porte à porte, pour distribuer les abonnements des clients. Ces photographies de Lewis Hine, sociologue documentariste des années 1930, rejoindront les clichés pris à Ellis Island à l’arrivée des immigrants, de même que ces enfants suant dans les sardineries ou les mines aux États-Unis. L’enfance en danger est déjà représentée.
Ce court essai bien mené nous conduit insensiblement vers notre présent. Avec un grand talent, Guillaume Pinson s’interroge sur les métamorphoses de notre prise sur le temps et de ses secousses. Il faut en convenir, le journal a été délogé par notre portable, un trouble historique majeur. Il faut s’y résoudre, les écrans ont gagné. Il faut en convenir, le désir de connexion est permanent. Du bus au passage piéton, une simple observation de rue le confirme : le-silence-yeux-sur-écran.
Guillaume Pinson nous ouvre les yeux. Nos branchements sur cent réseaux et plateformes, sites et blogs, transforment nos sensibilités, un présent perpétuel, un flux continu et qui ne cesse de se saturer lui-même par des couches émotionnelles dont on ne sait plus quoi faire. Le désir de rester branché un peu partout « augmente le volume d’émotions, augmente les réalités », si bien que nous sommes débordés. Nous sommes agis par des algorithmes qui dictent nos conduites, exacerbent les conflits possibles. Craintes, angoisses, hésitations, surprises, cette amplification des dispositifs sensibles transforme le temps perçu, de sorte que l’avenir est dans l’heure qui vient.
C’est sur cette mémoire émotive et réactive à tout mouvement que conclut l’ouvrage de Guillaume Pinson. Dans ces multiples plis, le journaliste est destitué de son autorité de dire le vrai, puisque nous sommes chacun – à l’horizontal – un petit télégraphe numérique. Dès lors, ce n’est pas seulement le papier qui a disparu. « Comme par un effet retard », c’est la fin du journalisme du porte-voix, du témoin, du reportage, qui a sonné. Les millions de flux numériques ont destitué l’assise verticale de la presse. Car chacun d’entre nous est « un terrain d’enquête », une machine à écrire, là où nous sommes, dans ce milieu-là précisément. Des journalistes de nous-mêmes, en somme.
L’adieu au journal sonne comme la fin d’une partie qui aura duré deux siècles.
