Le décapité parlant et le chien assassiné

Roy Pinker : c’est sous ce nom attribué à un reporter américain imaginaire que les plumes de Détective s’amusaient, dans les années 1930, à publier des articles-canulars. Le pseudonyme a été endossé, ces dernières années, par une équipe d’universitaires soucieux de réfléchir, de manière ludique, aux rapports entre le réel et la fiction (1). Le voici mobilisé pour un hommage à l’historien Dominique Kalifa, brutalement disparu en septembre 2020.


Roy Pinker, Faits divers & vies déviantes (XIXe-XXIe siècle). CNRS Éditions, 320 p., 24 €


S’il s’ouvre par quelques lignes d’Alain Corbin et se conclut par un texte peu connu de Dominique Kalifa sur les « enquêtes sociales et romans des bas-fonds dans les années vingt » (2), l’ouvrage signé Roy Pinker prend principalement la forme d’un assemblage délibérément hétéroclite de trente-deux textes brefs, composés selon une règle du jeu explicitée au début du volume. Chaque contribution devait prendre pour point de départ un extrait de presse (quelle qu’en soit la nature), soigneusement reproduit, prolongé ou commenté.

Faits divers & vies déviantes (XIXe-XXIe siècle), de Roy Pinker

Si la plupart des textes adoptent une forme universitaire relativement classique, quelques articles prennent le risque d’une approche plus expérimentale : un montage de textes aux statuts variés (Quentin Deluermoz, « Des sergents de ville faisant leur ronde… »), trois pastiches d’écriture journalistique (à chaque fois signés « Roy Pinker, pour copie conforme », par Anne-Marie Thiesse, Mélodie Simard-Houde et Laurent Bihl – ce dernier osant presque le jeu de la fiction pour éclairer le mystère d’un dessin sanglant de 1880, prêt à « laisser l’exégèse aux doctes esprits de la Sorbonne » et à Dominique Kalifa dont il reprend fort à propos des citations.

Le plaisir de lecture, indéniable, doit moins à la forme qu’à l’incontestable originalité des contributions. De la combustion spontanée des alcooliques aux « pilules Pink pour personnes pâles », on navigue de curiosité en curiosité. Beaucoup de « mystères » (« Mystérieuse disparition d’un étudiant à la Belle Époque » ; « Le mystère de la jeune fille jaune »), quelques corps démembrés dont les morceaux semblent presque circuler d’un texte à l’autre (« Le décapité parlant » ; « La tête de la rue Théophile Gautier » ; « La main baladeuse ») : c’est tout un imaginaire de la Belle Époque qui se déploie ici. Précisons que la quasi-totalité des articles se situent entre les années 1860 et les années 1930. Font exception – toute relative – les réflexions de Loïc Artiaga sur les « suites terribles de la lecture des romans » (à propos du suicide d’un lecteur de Werther, en 1854), l’article de Mathilde Rossigneux-Méheust sur « un sexagénaire violent » de 1957, dont elle nous rappelle cependant qu’il fut un jeune délinquant de 1913 (« les apaches vieillissent aussi », conclut-elle) et la contribution finale d’Anne-Emmanuelle Demartini (« Meurtre de chien ») qui introduit une réflexion de longue durée sur la place étonnante des animaux (et pas seulement des chiens écrasés) dans la chronique des faits divers.

Faits divers & vies déviantes (XIXe-XXIe siècle), de Roy Pinker

Un article sur la Pilule Pink dans « La Semaine religieuse du diocèse d’Albi » (édition du 19 octobre 1912) © Gallica/BnF

On se situe donc principalement dans cette société de la fin du XIXe siècle, marquée par la culture de masse (« Nick Carter débarque en France », rappelle Mathieu Letourneux, qui étudie ici l’étonnement des États-Unis face au considérable succès européen de leur créature littéraire), par des peurs aux origines lointaines (avec « Un coupeur de nattes au Trocadéro », Emmanuel Fureix questionne « désir, fétichisme et perversion en 1889 »), par des préoccupations d’un nouvel ordre liées à la consommation moderne et aux circulations internationales (dans « Le danger des bas noirs », Sarah Mombert montre comment la presse aborde les soucis de santé de l’archiduchesse d’Autriche, victime des colorants supposément toxiques de son vêtement, ce qui pose aussi la question de la mode et des mutations du goût). Une société dont les contributions nous révèlent la profonde étrangeté, mais aussi la fascinante proximité, accentuée par des résonances cocasses (avec « Tuer l’épidémie : une enquête sensationnelle », Anne-Marie Thiesse exhume la critique parisienne, en 1900, des Marseillais qui ne veulent pas se faire vacciner).

À la lecture de ces quelques exemples, on aura compris qu’il serait parfaitement vain de résumer un tel ouvrage, qui vaut précisément par la diversité de ses textes et par le plaisir de la découverte. Au-delà de cette fort plaisante collection de curiosités, l’ouvrage esquisse toutefois quelques pistes de recherche qui viennent nourrir la dynamique historiographie de la presse (3). Qu’apporte, en effet, la numérisation des journaux ? Comment renouvelle-t-elle nos modes de lecture et d’analyse d’un matériau que l’on croyait si bien connaître, mais dont on peut désormais plus facilement appréhender la dimension intertextuelle ? Cette question est abordée de front par Marie-Ève Thérenty (« La tête de la rue Théophile Gautier », qui part du récit grand-guignolesque d’un canular pour en explorer l’arrière-plan médiatique) et de manière plus oblique par Bertrand Tillier (« Une Belle Époque explosive », à propos de l’étrange attentat ciblant l’atelier d’un marbrier) ; elle traverse en réalité toutes les contributions. Fil plus ténu, l’analyse sémantique du discours de presse est esquissée par Yohan Vérilhac (« Le petit Jean mangé par un cheval »), qui interroge la banalité d’une formule telle que « Il faut renoncer à peindre la douleur des parents ».

Faits divers & vies déviantes (XIXe-XXIe siècle), de Roy Pinker

« Un enfant mangé par un cheval », dans « Le Radical » du 26 janvier 1884 © Gallica/BnF

Il faudra bien sûr d’autres enquêtes pour explorer plus avant ces pistes et pour en cerner les promesses et les limites. Ce livre suggestif rappelle en tout cas la fécondité des études de presse et des propositions méthodologiques de Dominique Kalifa (bien résumées par Guillaume Pinson, dans « Un drame de la jalousie »), entre histoire sociale et histoire culturelle. Pas de doute : c’est une belle manière de lui rendre un hommage scientifique, auquel les contributeurs savent ajouter, avec discrétion et élégance, des témoignages d’amitié teintés d’émotion. Comme l’écrit Philippe Artières (« L’hypothèse Léopold »), prolongeant l’enquête sur Vidal qui les avait réunis, Dominique Kalifa et lui (4) : « La vie des livres ressemble à celle des hommes, elle est fragile, imprévisible, mais aussi parfois plus solide qu’on ne le croit ».


  1. Roy Pinker, Faire sensation. De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique, Agone, 2017, et Fake news et viralité avant Internet, CNRS Éditions, 2020.
  2. Initialement mis en ligne par Media19.
  3. Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, Nouveau Monde, 2011. Marie-Ève Thérenty et Sylvain Venayre (dir.), Le monde à la une. Une histoire de la presse par ses rubriques, Anamosa et Librairie Petite Égypte, 2021.
  4. Philippe Artières et Dominique Kalifa, Vidal, le tueur de femmes. Une biographie sociale, 2001 ; Verdier, 2017.
Arnaud-Dominique Houte, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, est notamment l’auteur de Propriété défendue.
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