De l’amour numérique

J’imagine l’éditeur tenant en main le manuscrit de la sociologue Marie Bergström, et décidant finalement d’y apposer un titre attrayant, Les nouvelles lois de l’amour, de crainte qu’un affichage trop universitaire ne détourne le public généraliste. Non que le texte en soit difficile, bien au contraire : il se lit avec plaisir, tant le propos est large, l’analyse précise, le style élégant. L’ouvrage fait appel à de nombreuses études sociologiques, à l’enquête Epic conduite en France par l’INED et l’INSEE en 2013-2014, et à sa propre enquête exhaustive menée en partenariat avec un site de rencontres.


Marie Bergström, Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique. La Découverte, 220 p., 20 €


Les sites de rencontres prendraient-ils simplement la suite du Chasseur français et autres feuilles de « courtage matrimonial » » auxquelles ont longtemps eu recours les célibataires ruraux ou les familles soucieuses de bien caser leur progéniture ? Le numérique a énormément facilité les rencontres en élargissant le périmètre de recherche de partenaires, mais aussi en soustrayant cette quête au regard – et au contrôle – des proches. L’auteure évoque à cet égard l’insularité des rencontres qui peuvent ainsi « se dérouler en dehors, et souvent à l’insu, des cercles de sociabilité ». Elle nomme volontarisme conjugal le phénomène selon lequel « à l’approche de la trentaine, la liberté en sursis de la jeunesse prend fin : les aspirations à vivre en couple se font plus fortes, de même que les incitations de l’entourage à se ranger ». Vu le développement fulgurant des sites de rencontres en ce début du XXIe siècle, qui pouvait imaginer que cette montée de la norme conjugale puisse entraîner, chez les trentenaires, « une dévalorisation équivalente du célibat » ?

Deux aspects rendent le livre de Marie Bergström particulièrement intéressant. D’abord, l’affirmation que, si le numérique a modifié en profondeur les circonstances de la rencontre, il n’a pas révolutionné les comportements, notamment dans la relation hétérosexuelle qui continue d’obéir à des normes genrées. Ensuite, l’idée que la recherche interactive en ligne n’a pas entraîné un bouleversement du modèle économique, le succès des entrepreneurs de l’intime reposant encore sur un business model très classique.

On sait que les sites et les applications de rencontres ont opéré un renversement du scénario de la rencontre : alors que la rencontre face à face constitue habituellement le prélude de toute relation, « elle n’intervient ici que dans un deuxième temps lorsque l’on sait déjà beaucoup de choses » sur la personne contactée en ligne. En raison de cette séquence désormais bien établie, les candidates et candidats établissent des critères pour guider leur choix : le feeling, ce « sentiment d’affinité intuitive », l’humour, le style de vie, mais aussi « le dégoût de la mauvaise orthographe », qui ensemble constituent « un mode de communication (en ligne) fort discriminatoire » selon Bergström.

Marie Bergström, Les nouvelles lois de l'amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique

À ces marqueurs sociaux s’ajoutent des attentes différenciées selon que c’est une femme ou un homme qui recherche un.e partenaire. Ainsi, « sur Internet comme ailleurs, on attend des femmes une certaine réserve sexuelle, faute de quoi elles mettent en jeu leur respectabilité, voire leur intégrité physique ». En outre, « pour les femmes, faire preuve de réserve […] c’est aussi une stratégie pour dégager un espace de négociation quant à la nature à donner à la relation naissante ». À l’inverse, l’initiative masculine serait « un véritable principe organisateur des rencontres en ligne qui structure toutes les étapes de l’échange ». De ces constats, Marie Bergström tire un enseignement intéressant : « les rencontres en ligne ne relèvent pas d’une révolution sexuelle. Elles s’inscrivent dans les évolutions de long terme qu’elles prolongent activement. Ces changements, ce sont d’abord l’autonomie croissante de la sexualité vis-à-vis de la conjugalité ». Et elle conclut sur ce point que « les rencontres en ligne illustrent par excellence cette exigence contemporaine qui fait du gouvernement de soi le mode principal de régulation de la sexualité ».

L’autre aspect saillant de ce livre réside dans son analyse du modèle économique suivi par les sites et les applications. La plupart commencent comme des start-ups mais, dès que leur rentabilité est avérée, ils sont courtisés par des agents économiques établis, par exemple des groupes multimédias ou des investisseurs institutionnels cherchant à diversifier leur portefeuille. Aux États-Unis comme ailleurs – et notamment en France –, cette tendance aboutit à un quasi-monopole où « ce sont in fine quelques grands acteurs qui détiennent la majorité des marques ». Exemple bien connu, Meetic était d’abord une petite société française avant de devenir une entreprise internationale appartenant au groupe Match, avec une dizaine de sites dans une douzaine de langues.

Par ailleurs, et à l’aide d’entretiens qu’elle conduit elle-même, Bergström démontre le caractère tout à fait conventionnel du modèle qui sous-tend les succès commerciaux du secteur. Elle remarque que, dans la grande majorité des cas, les concepteurs des sites et des applications sont des hommes hétérosexuels dont les critères se reflètent dans l’agencement et l’aspect des produits. Elle souligne aussi le mimétisme dont font preuve ces entrepreneurs, Caramail en France ayant clairement imité le service américain Hotmail. Elle insiste sur la forte uniformisation des produits et des services proposés, où l’entrepreneur ne prétend guère détenir une quelconque expertise (en psychologie ou en relations humaines), mais où les abonnés fournissent eux-mêmes la matière première et la nécessaire curiosité, moyennant évidemment des frais d’inscription, un abonnement ou la tarification de certaines fonctionnalités.

La segmentation est une autre caractéristique de ce business model, du site bien sous tous rapports au pourvoyeur de fantasmes spécifiques, du portail pour partenaire sérieux à la plateforme pour rencontres extraconjugales, la plupart s’inscrivant d’ailleurs dans ce que la philosophe Judith Butler a appelé la présomption d’hétérosexualité. À côté de ce courant principal, de nombreux autres sites servent les communautés homosexuelle et lesbienne, avec leurs propres codes.

Dans sa conclusion, Marie Bergström observe au sujet de la rencontre amoureuse que « l ‘affaiblissement du contrôle extérieur ne se solde pas par un relâchement des comportements, mais plutôt par un contrôle intériorisé plus important », que « cet univers privé permet d’expérimenter ». Elle ajoute que son livre « plaide pour une lecture matérialiste des transformations récentes de la vie amoureuse et sexuelle ». Enfin, il s’agit de « considérer la sexualité et le couple comme des lieux de production de valeurs – des normes de genre et d’autres encore – et non comme un simple réceptacle ou expression de forces culturelles qui prévalent ailleurs ». C’est là tout l’intérêt de cet ouvrage.

Jean-Jacques Subrenat

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