Cette année-là

Antoine Compagnon propose une plongée dans l’année française 1966. Le risque était de tomber dans la nostalgie des sixties (Les Élucubrations d’Antoine et la pilule, la tournée des Rolling Stones, Pierrot le Fou, la minijupe et les DS 19). Mais, en sélectionnant habilement les épisodes évoqués, politiques et littéraires, le livre donne à la fois un portrait indirect de l’auteur et un bilan plutôt sévère de cette année « mirifique ».

Antoine Compagnon | 1966, année mirifique . Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 532 p., 26,50 €

Ce n’est pas la première fois qu’un livre porte sur une année. L’homme sans qualités s’ouvre sur l’année 1914. L’année terrible de Hugo est 1870-1871, on a beaucoup étudié l’année 1913. Le livre d’Antoine Compagnon est-il une chronique de l’année 1966 ? Non, car il ne suit pas strictement la chronologie de l’année, et souvent déborde sur 1965 (l’élection présidentielle) ou 1967 (Blanche ou l’oubli d’Aragon). Il se focalise sur diverses thématiques (les universités, la culture jeune, la théorie littéraire et le structuralisme) et sur des épisodes associés à des écrivains (Mauriac, Proust, Barthes, Aragon, Sollers, Malraux), des cinéastes (Godard, Bresson) ou des philosophes (Sartre, Foucault, Althusser). Il ne fait pas non plus de l’histoire de France ou de la sociologie (les événements politiques ne viennent qu’en toile de fond, comme l’affaire Ben Barka, le congrès du Parti communiste à Argenteuil, et l’ombre de 68 qui se profile.

S’il est beaucoup question des étudiants, il n’y a pas un mot sur les paysans ou sur les ouvriers. Même si Compagnon avoue avoir orienté son choix à partir de sa propre biographie (c’est l’année où il arrive en France et entre au Prytanée national militaire de La Flèche), il ne livre pas seulement une série de « Je me souviens » à la Perec, même si ce dernier occupe une place centrale : Les choses, description emblématique de la société de consommation, vient après Les mots de Sartre (1964) et avant Les mots et les choses (1966) de Foucault, entre les deux pôles de la vie intellectuelle de l’époque : histoire et structure.

Antoine Compagnon, 1966 Année mirifique
Publicité Casino supermarché (1966) (Détail) © CC BY-SA 4.0/William Jexpire/WikiCommons

Compagnon fait mine d’être un observateur distant, mais sa description n’est pas neutre. Ainsi, on n‘a pas de mal à deviner le point de vue de celui qui fut président de l’association Qualité de la science française à la manière dont il décrit la montée de la population étudiante, que le régime gaulliste a du mal à contenir avec la désastreuse réforme Fouchet, qui va précipiter l’effondrement de l’université et Mai-68. L’avènement du livre de poche vient de pair avec l’entrée de Proust dans la culture littéraire commune, alors qu’il était autrefois réservé à une coterie mondaine. Les affrontements littéraires et culturels dont traite Compagnon avec une époustouflante érudition (nourrie aux hebdomadaires de l’époque, L’Express, Candide, Le Nouvel Observateur, sans compter La Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau qui naît cette année-là) opposent souvent des duettistes : Sartre et Lévi-Strauss, Barthes et Picard sur Racine (sur laquelle l’auteur de La Troisième République des lettres (1983) revient longuement), Godard (Pierrot le Fou sort fin 1965) et Bresson (Au hasard Balthazar), Robbe-Grillet et Sollers (et une intéressante analyse du succès de Théorie de la littérature et du rôle de Todorov dans la découverte des formalistes russes). Au fil de ce panorama, on voit émerger des gloires de la période suivante (comme Boulez, Foucault, Althusser et Lacan) et on assiste au crépuscule de celles de la période précédente (Mauriac, Aragon et Malraux). On voit aussi se dessiner des querelles qui auront de grandes répercussions par la suite, comme celle autour du Treblinka de Jean-François Steiner.

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Compagnon se veut historien, même si son livre est orienté par son ego. Il ne balance pas ; il évoque, de même que, dans son livre sur Le cas Bernard Faÿ (2009), il ne jugeait pas le collaborateur et décrivait seulement sa trajectoire. Mais, dans certains cas, on aurait aimé qu’il balançât un peu plus, comme quand il est amené à parler du structuralisme. La presse de l’époque, qui aime voir la défaite des héros, juge unanimement que Sartre a été détrôné par Foucault. Mais personne ne sait ce qu’est le structuralisme. On comprend vaguement que cela vient de la sémiotique, mais on ne voit pas en quoi celle-ci peut influencer une vision « technocratique » comme le soutiennent nombre de sartriens et de marxistes. En fait, le structuralisme n’existe pas. Sollers prononce ses oukases comme une sorte de Breton sans lyrisme, mais ses romans textualistes sont illisibles. Lacan, dont les Écrits sortent cette année-là, fait frémir les chaumières parisiennes, mais personne, à commencer par Althusser qui l’accueille rue d’Ulm, n’entend quoi que ce soit à ses nœuds de Moebius mâtinés de pulsions. Pas plus que les lecteurs des Mots et les choses. Les débats sur l’humanisme de Marx sont d’une pauvreté désespérante. La vie intellectuelle décrite dans ce livre semble s’être construite sur un vaste malentendu. On joue à se souvenir de ces années 1960 comme d’un paradis pour les lettres et la pensée française. Mais on est frappé, en passant en revue ces épisodes, par l’extrême provincialisme de la culture française et par le grotesque de ses querelles intellectuelles.

Ces années se penchent sur nos balcons milléniaux en robes surannées. Mais il est à craindre qu’elles n’éveillent d’écho que chez les boomers comme l’auteur de ces lignes, qui a cédé au charme de ce livre. Mais au fond ces années méritent-elles qu’on s’en souvienne, mis à part nos amours adolescentes et l’air de Paint It Black ? 1966 est peut- être une année mirifique ou magique, mais est-ce une année bien mirobolante ?